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Du bel canto babylonien


Rossini dans tous ses états à l'Opéra de Marseille.


Un quatuor vocal de premier intérêt

Photo courtoisie (c) DR
Photo courtoisie (c) DR

semiramide_a_marseille.mp3 Semiramide à Marseille.mp3  (53.47 Ko)


"Semiramide" en version de concert? Et pourquoi pas? La Babylone de Gioacchino Rossini a souvent excité décorateurs, costumiers et metteurs en scène, plus souvent pour le pire que pour le meilleur.
Cet opéra, il faut bien l'avouer, est rarement à l'affiche, simplement parce qu'il lui faut, pour la justifier, plus que des stars, des divas. Ce dernier ouvrage d'un Rossini de trente et un ans à peine - et qui n'écrira bientôt plus - recueillit pourtant pendant bien longtemps l'attachement des plus grandes: Sutherland, Caballé, Horne, Dupuy...
Toutes ont voulu camper un jour ou l'autre cette mère coupable ou son fils retrouvé, pour le plus grand enchantement des amateurs de bel canto.
C'est qu'ici la colorature entre enfin au service de l'expression dramatique et dépasse ainsi la virtuosité gratuite. Rossini en plus, innove et impose un nouveau type de voix. Pour faire oublier les castrats, il crée ce fameux contralto qu'il allait si bien servir. Et, à la splendeur des deux femmes, il associe, aussi immense et délicat, le chant de trois hommes: ténor, baryton et basse.
Monumentalité et sauvagerie babyloniennes alternent avec l'intimité des sentiments dans une suite de tableaux presque vivants à la réelle beauté plastique et musicale. Comme, chez Voltaire, les coups de théâtre se substituent sans cesse à la peinture des âmes, à l'étude des passions. Ce dernier opéra seria italien digne de ce nom, est aussi le plus baroque de toutes les compositions du Maître de Pesaro. Jamais le feu d'artifice des vocalises n'a atteint une telle apogée, jamais les variations n'ont paru aussi folles, jamais les cadences aussi audacieuses, jamais les da capo aussi ornés. Le chœur prenant soudain des allures de protagonistes, l'accompagnement, non plus au clavecin, est remplacé par toutes sortes d'instruments, ce qui permet une coloration et une pulsation toutes différentes.
Tout directeur d'opéra vous le dira. Il est aujourd'hui plus facile de distribuer "Semiramide" qu'un opéra de Wagner ou Verdi. Le changement d'esthétique que nous vivons depuis une trentaine d'année a formé une nouvelle génération de chanteurs qui se penche avec enthousiasme sur le bel canto romantique et qu'ils servent, dans la plupart des cas, avec un art accompli.
C'est bien le cas avec la distribution réunie par le toujours jeune Maurice Xiberras.
Glissons vite sur l'Idreno de David Alegret, pour mieux saluer l'excellence du reste du plateau.
Dans le rôle titre, Jessica Prat surprend par sa ligne de chant et, plaisir de le dire, ses dantesques vocalises ne semblent pas le miroir d'un effort sensible. Tout est ordre, beauté, la Diva nous offrant en prime la plus délirante démonstration d'autorité, d'éclat, de luminosité, de legato. En prime une sensibilité criante fort bien adaptée au lyrisme du personnage.
Cette souveraine trouve en Varduhi Abrahamyan (Arsace) une partenaire de choix qui contrôle avec maestria et aplomb justesse, pose et passage au registre aigu. Les deux grands duos ont été un grand moment.
Le reste de la distribution ne démérite pas avec surtout Mirco Pazzi, Assur superbe de morgue, d'effroi, de cynisme, de splendeur étalée sur toute la tessiture. On pense d'ailleurs souvent, au cours de la soirée, à le permuter avec l'Oroe immense de Patrick Bolleire, lui d'une grande intensité dramatique, suffocant d'accent, de présence, basse aux capacités insoupçonnées, à la générosité sans appel.

Nous serions injuste de ne pas souligner la délicate présence de Jennifer Michel, Azema toute de sucre, de miel, jouet pitoyable dans cet univers de meurtre et de fantômes assiro-babylionniens, qui, malicieusement semble au cours de la très très longue soirée, boire de l'oeil et de l'oreille ses illustres consœurs.
Soulignons enfin le rôle du chef Giuliano Carella, dont la direction stimulante, équilibrée a réussi à concilier le style et la fluidité du discours.
Dotée de cet extraordinaire pouvoir d'abstraction, la musique de Rossini mène, par des voies purement musicales, au cœur même du drame. Pour mieux y retrouver le Rossini des passions survoltées. Les chœurs, percutants, impliqués, s'imposent comme un personnage à part entière. Emmanuel Trenque peut être fier de son travail.


23/10/2015




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