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Marie Beschon
17/02/2012

TRIBUNE - Le rapport Trévidic ou comment relire l'Histoire

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Pendant 18 ans, l’enquête du juge Bruguière sur l’origine des tirs de missiles contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994 a permis de soutenir la position officielle de l’État français selon laquelle les Tutsis avaient déclenché leur génocide, ouvrant ainsi la voie aux thèses révisionnistes en faveur d’une théorie de double génocide. Le 10 janvier 2011, le rapport du juge Trévidic, qui a repris l’enquête, a proposé au public une autre lecture de l’Histoire: les missiles seraient partis depuis le propre camp de Habyarimana. Les conclusions du juge Trévidic, bien que non définitives, posent de nombreuses questions sur le discours négationniste de l’État français et de la relation entre les pouvoirs politique et juridique.


Mardi 10 janvier 2012 restera une date clé pour l’histoire du Rwanda mais aussi de la France. Le rapport balistique ordonné par le juge Trévidic sur l’assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994 remet en cause la théorie du juge français Jean-Louis Bruguière, initialement en charge de l’enquête. Les tirs de missile qui ont atteint l’avion du président rwandais ne viendraient pas du Front Patriotique Rwandais (FPR), parti à majorité tutsi, mais pourraient être attribués au propre camp du président Habyarimana.

En affirmant que les tirs de missiles pourraient venir du camp du président Habyarimana, le rapport Trévidic défie la lecture du génocide, soutenue par l’État français de l’époque et reprise par le juge Bruguière, selon laquelle les Tutsis auraient déclenché leur propre génocide. En proposant une lecture des faits alternative, il questionne la tendance négationniste du pouvoir français.

L’État français a refusé dès le début la réalité du projet génocidaire. Alors que le FPR avait été créé en Ouganda par les exilés tutsis désireux de rentrer au Rwanda malgré les massacres à leur encontre, la France choisit la grille de lecture du président Habyarimana lui-même: le FPR est une force étrangère qui menace d’invasion le pays. En optant pour cette approche, la France pouvait de la sorte justifier son intervention. Comme François Mitterrand, président français de l’époque, l’avait déjà expliqué aux pays africains en 1990 à La Baule, le principe français est le suivant: i["chaque fois qu’une menace extérieure poindra, qui pourrait attenter à votre indépendance, la France sera présente à vos côtés […]mais notre rôle à nous, pays étranger fût-il ami, n’est pas d’intervenir dans des conflits intérieurs".]i Le FPR constituant une menace d’invasion extérieure, la France aidera donc le pouvoir en place à assurer sa sécurité.

Alors que des diplomates français reconnaissent le risque de génocide dès 1990, le gouvernement français, sous cohabitation Mitterrand-Balladur, armera et formera la Gendarmerie et l’armée rwandaises pour la sécurité de l’État. Cette assistance militaire consistait en une formation aux techniques de guerre révolutionnaire et passait, entre autres, par la formation aux techniques de piégeage, comme "la mise en place de petits éléments en civil, déguisés en paysans, dans les zones sensibles, de manière à neutraliser les rebelles généralement isolés" – sans définir ni préciser pour autant la figure du rebelle – et de minage, par la valorisation du "terrain en piégeant des carrefours, confluents de thalwegs et de points de passage possibles de l’adversaire", l’adversaire désignant ici le FPR.

A noter alors le paradoxe: les soldats et les gendarmes rwandais étaient préparés à lutter contre l’invasion extérieure grâce à des techniques de guerre révolutionnaire, laquelle s’appuie sur le contrôle de la population. Les politiques et militaires français et rwandais savaient très bien que l’ennemi était à l’intérieur des frontières et que la réalité politique relevait bien plus de la guerre civile que d’une guerre traditionnelle de soldats.
Les militaires français formeront aussi les interahamwe et les Impuzamugambi, respectivement milice du Mouvement Républicain National pour le Développement et la Démocratie (MRND), parti du président Habyarimana créé en 1973, et milice du parti Coalition pour la Défense de la République, parti créé par Habyarimana en 1992. Ces deux milices seront les acteurs clés de la réalisation du génocide deux ans plus tard.

Néanmoins, Paul Quilès, président de la Mission d’Information Parlementaire sur le Rwanda, n’hésite pas à qualifier la politique française à l’égard du Rwanda d’"équilibrée, subtile et compliquée".

La lecture française de la politique rwandaise des années 1990, ou la négation du projet génocidaire, sera maintenue jusqu’au bout. Jusqu’à nier le génocide lui-même.

Bien que le terme de génocide n’ait pas de définition arrêtée, il est crucial de reconnaitre au génocide sa réalité extraordinaire. Un génocide n’est pas un massacre ni une tuerie. Un génocide est un projet, pensé et organisé, d’extermination d’une population au nom de ce qu’elle est ou, en d’autres termes, au nom de son appartenance de naissance – à une ethnie, une race, une religion. Le génocide rwandais n’est pas le produit spontané de pulsions barbares que des paysans hutus auraient ressenties spontanément. Le génocide rwandais a été organisé depuis les hautes sphères politiques du pouvoir rwandais alors en place, avec l’aide incontournable des bourgmestres – ou maires – et des milices, les interahamwe et les Impuzamugambi couvertes par le pouvoir central et l’armée.

La position française est négationniste pour deux raisons. Parce qu’elle oppose le génocide des Tutsis aux massacres de Hutus perpétrés par les Tutsis dans les années 1990 et parce qu’elle culpabilise le FPR, le parti des exilés tutsis, dans le génocide de 1994.

Le choix de comparer le génocide aux attaques menées contre les Hutus par le FPR en 1990 (au Rwanda) et en 1996 (au Zaïre) vide le génocide rwandais de son sens, celui d’un projet planifié d’extermination totale d’une population pour ce qu’elle est, et aboutit à qualifier les événements de doubles génocides. C’est ainsi que François Mitterrand choisit en 1994 de comprendre l’Histoire rwandaise. Otant par là au génocide tutsi tout son sens puisque le réduisant soudain à une série de tueries et de massacres. Or "rien de plus courant, rien de plus tristement banal dans l’histoire de l’humanité que les massacres", écrit Pierre Vidal-Naquet .

La culpabilisation du FPR dans le génocide participe également de la négation du génocide. Elle nie la dimension organisée, planifiée, préméditée du génocide qui ne devient plus que conséquence, réponse, effet des provocations et attaques du FPR. Elle oublie la gravité de la planification du projet d’extermination pour souligner, au contraire, la contingence de son occurrence. Le génocide devient un événement imprévisible tributaire de circonstances fortuites, soit l’assassinat par le FPR du président Habyarimana. L’on oublie soudain les avertissements des diplomates français de 1990. Et l’on en parvient même à ne voir dans les plans de massacres élaborés par le pouvoir extrémiste rwandais qui prévoient de tuer plus d’un millier de Tutsis en une heure i["qu’un élément de plus dans la longue succession des alertes dont [l’on] était saisi concernant, un jour, la reprise de l’offensive par le FPR et, le lendemain, le début d’un massacre".]i
Notons par ailleurs que le FPR demeurera, une fois le génocide terminé et depuis lors au pouvoir au Rwanda, persona non grata pour la France qui organisera le 18e sommet franco-africain à Biarritz sans inviter le nouveau gouvernement accusé par le Président français d’atteintes aux droits de l’homme ainsi que "d’avoir tenu des propos particulièrement agressifs contre la France". "Ce n’est pas comme cela qu’on s’intègre dans une réunion d’amis" avait expliqué Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères. L’on passera ici sur l’humour français.

Affirmer que les Tutsis ont provoqué le génocide est une position très grave qui attribue les tueries, massacres et humiliations subies par les Tutsis – et des Hutus modérés – à une réaction terriblement violente certes mais avant tout épidermique de sauvages Hutus face aux multiples provocations et menaces des Tutsis. Finalement, les Africains, au vu d’une telle position, restent les sauvages que nous découvrions deux siècles plus tôt.

C’est cette position-même, cette lecture négationniste, que le juge Bruguière reprendra et appuiera dans son "enquête" – si son travail mérite un tel mot – sur les origines des tirs de missile contre l’avion présidentiel.

Cela nous amène à questionner la relation en France des pouvoirs juridique et politique. Le juge Bruguière est largement attaqué pour ses fautes professionnelles. Il ne s’est pas déplacé sur le terrain, n’a pas arrêté les présumés accusés des tirs de missile et a accepté des témoignages pourtant susceptibles de faux. Mais il a aussi et surtout adopté une position favorable à celle de l’État français, lui-même aligné sur la lecture des Hutus extrémistes de l’époque. La question n’est donc pas tant de juger ses capacités professionnelles à mener une enquête mais bien plus d’interroger son choix politique.
Pendant 18 ans, le juge Bruguière a permis à l’État français de nier le génocide rwandais, qui n’était alors que la conséquence de la provocation du FPR, ainsi que sa propre participation aux événements précédant le génocide.
Cette "erreur de jugement", comme dirait Paul Quilès, est grave. De nombreuses questions se posent: quelle était l’indépendance du juge Bruguière? A-t-il volontairement choisi de ne pas défier la position de l’État français? A-t-il subi des pressions? Alors que les pensées s’agitent autour de la manière de procéder du juge Bruguière, peu nombreuses sont les questions autour des motivations du juge pour délivrer une lecture des faits à l’avantage d’un État français acteur du dernier génocide du XXe siècle.

Même s’il est vrai que le rapport du juge Trévidic ne permet pas de faire des conclusions définitives sur l’assassinat du président Habyarimana, ses conséquences n’en sont pas moins graves et ses interrogations cruciales pour l’avenir du Rwanda et de la France.




Par Marie Beschon (dernière modification le 22/09/2013)




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