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Luc Melmont
17/02/2011

Vie associative: David Auerbach Chiffrin, une personnalité française atypique à la tête de TJENBE RED

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Moins médiatique qu'un Louis-Georges Tin (auteur du dictionnaire de l'Homophobie et à l'origine de la journée de la lutte mondiale contre l'homophobie), que Patrick Lozès, fondateur du Cran, moins people qu'une Rama Yade, David Auerbach Chiffrin fait cependant partie des personnalités issues de minorités avec lesquelles la société française doit compter et composer. Homme énergique, atypique, convaincu, humaniste farouche, il est un citoyen français aux origines multiples (juive, martiniquaise), homosexuel assumé.


Une personnalité française atypique

Photo courtoisie
Photo courtoisie
Ce qui explique son engagement dans l'association TJENBE RED qu'il préside, une structure solide qui défend les personnes noires et métisses gays, lesbiennes, bisexuel(le)s, transsexuel(le)s et leurs amis, afin de faire bouger les mentalités dans la société française dans son ensemble mais également dans les communautés antillaises, africaines...Tjenbé Red en créole signifie accroche-toi ! La persévérance a du bon puisqu'en effet dans les départements d'outre-mer ou dans la diaspora, il est devenu impossible de nier l'existence de l'homosexualité, des gays, lesbiennes etc.

Une très bonne chose, avec, hélas,inévitablement, une triste conséquence : une radicalisation des homophobes, de l'homophobie -dont on dit souvent qu'elle n'est qu'une homosexualité refoulée ou du moins l'expression d'une sexualité mal vécue, mal assumée. Mais un cap à passer, il semble. N'oublions pas les réactions de haine que suscita le PACS dans les années 90 alors qu'il tend à se banaliser actuellement, rentrant dans les mœurs. N'oublions pas, par exemple, cette montée soudaine de négrophobie, souvent mal assumée de toute une part du monde médiatico-politico-intellectuel dans la période 2003-2008 lorsque des citoyens noirs, se revendiquant comme tels, issus de toutes les classes sociales, exigèrent puis prirent la parole pour réaffirmer avec urgence leur existence dans la société française. Actuellement, on s'étonne de moins en moins de voir des Noirs à la télé ou des intellectuels noirs dans les journaux.

Militant d'expérience, composant avec les divers partis politiques dominant en France, David Auerbach Chiffrin est également homme de culture (en novembre 2010, l'association Tjenbé Red, sous son impulsion, organisait une journée culturelle sur la place des artistes noirs et métis gays/lesbiennes dans la culture française au Théâtre du temps, à Paris). Une occasion de rappeler que certains discours, certaines pressions, certains tabous (ou par euphémisme non-dits) persistent s'ils ne sont pas combattus. Ainsi l'entretien ô combien passionnant que nous accorde une riche personnalité entre dans la ligne éditoriale de ce blog qui a pour vocation de briser également certains clichés dans le monde culturel. Mais, comme me le disait un artiste en catimini, politique et culturel sont liés...


http://www.tjenbered.fr

Entretien

Mais qui êtes-vous David Auerbach Chiffrin ?

Je me définis d'abord comme citoyen français. C'est important pour moi car c'est une référence directe aux idéaux de la Révolution française, à commencer par le respect du principe d'égalité, évidemment central dans mon combat actuel. Je me définis ensuite comme militant car je ne supporte pas de m'investir dans une activité qui n'a pas de sens, pas d'utilité autre que l'accroissement du bénéfice de telle ou telle firme. Je suis président de l'association Tjenbé Rèd Prévention, à la fondation de laquelle j'ai pris part en 2007, et secrétaire général de l'association Total Respect - Tjenbé Rèd Fédération. Je suis également secrétaire général de l'association An Nou Allé, que j'ai fondée en 2004 avec le concours de Louis-Georges Tin, un autre militant homosexuel martiniquais. Je suis militant associatif depuis 1997 où je me suis investi dans la lutte contre le Front national : j'ai ensuite évolué vers le tissu associatif LGBT (lesbien, gai, bi & trans) puis vers le milieu antiraciste, comme le démontre mon investissement actuel au sein du collectif «Non à Guerlain ! Non à la négrophobie !». Cela correspond évidemment à mon orientation sexuelle ainsi qu'à la diversité de mes origines européennes, juives et antillaises mais comme je le dis souvent, on n'a pas besoin de mourir de faim pour lutter contre la faim dans le monde : la solidarité, cela existe.

Comment en êtes-vous venu au monde associatif ?

J'avais depuis longtemps un dégoût instinctif du racisme et un attachement farouche à la démocratie. J'étais donc révulsé par tout ce que le Front national était. Cela m'a conduit d'abord vers l'engagement politique, au Parti socialiste en l'occurrence, en 1993, après sa lourde défaite aux législatives (on ne pourra pas m'accuser d'avoir voulu voler au secours de la victoire, comme l'on dit). Cependant, j'ai fini par trouver la vie partisane ennuyeuse et frustrante : tout ce que l'on me demandait dans ma section, c'était de distribuer des tracts sur le marché avant les élections pendant que je voyais de loin un petit groupe réfléchir et analyser les votes. Distribuer des tracts sur un marché est une activité noble que je ne rejette ni ne regrette, avoir ce type de contact avec les gens est enrichissant, c'est même un devoir moral quand on leur demande de voter pour vous. Simplement, cela devenait monotone et vide de sens, je n'avais pas l'impression de réfléchir ou de peser vraiment sur la réalité, je me sentais peu utile, de plus les perpétuels chuchotements conspirateurs autour des positionnements carriéristes de chacune et chacun me gavaient grave : je n'étais pas venu dans un parti pour passer l'essentiel de mon temps à savoir si je devais suivre untel ou untel en fonction de l'avantage personnel qu'il me promettait. En outre, je trouvais mon parti un peu mou dans son combat contre le Front national, j'avais l'impression qu'il ne voyait pas assez le danger (c'était d'ailleurs un peu prémonitoire). Je me suis donc tourné vers l'engagement associatif, que je ne connaissais pas du tout avant cela, parce que je voulais vraiment agir contre le racisme, contre le Front national, participer à des projets depuis la conception et non seulement quand on me demandait de coller des affiches ou distribuer des tracts. Pour la petite histoire, j'ai dernièrement fait ma synthèse personnelle entre ces deux types d'engagements en devenant compagnon de route des Verts puis membre d'Europe Écologie - Les Verts.

L'identité : une question qui vous taraude personnellement ?

Pas vraiment. Nous réfléchissons beaucoup dessus, évidemment, mais surtout parce qu'elle ne cesse de se poser à nous, parce que la société ne cesse de nous renvoyer à notre identité raciale ou sexuelle minoritaire. Cela la dérange beaucoup, en fait, les minorités. Pour ma part, j'affirme sans problème mes diverses identités sexuelle ou raciales et je suis toujours surpris de voir que cela peut déclencher des réactions hostiles, comme si l'on ne pouvait pas ou ne devait pas être à la fois noir et métis, noir et juif, noir et européen, noir et homosexuel... Très péniblement, notre société a fini par admettre la notion de respect des minorités (la notion, seulement) mais elle pète un câble quand on est porteur de plus d'une identité, quand on appartient à plus d'une minorité, elle le prend comme une agression. Il ne faut pas croire d'ailleurs que le fait d'appartenir à une minorité protège contre ce mécanisme bien ancré dans la mentalité française générale. Il y a quelques mois, j'ai entendu qu'un militant homosexuel que je connais depuis mes débuts dans la vie associative me faisait le reproche, dans mon dos bien sûr, d'avoir été successivement homosexuel, puis juif, puis noir... Comme si j'aurais dû me cantonner à une seule de mes identités, comme s'il était personnellement agressé par ma diversité. C'est d'ailleurs une réalité quelque part car il s'agit aussi d'un militant politique et si les partis politiques sont relativement à l'aise avec la notion de minorité (cela leur permet de mettre les gens dans des cases, électorat ou candidats, cela rentre dans leur réflexion sur le «qui peut représenter qui», sur le «comment je peux maximiser mes voix», sur les positionnements internes), ils ne le sont pas du tout avec la notion d'appartenance à plusieurs minorités (cela fait disjoncter leur logiciel interne de représentativité : ainsi, un militant homosexuel, par exemple, va construire sa carrière partisane sur son homosexualité, se présentant comme légitime pour intégrer une liste à une élection par liste ou être présenté à une élection uninominale dans telle circonscription, et va se sentir agressé par un militant noir homosexuel, par exemple, car il aura l'impression que ce dernier cherche à cumuler les légitimités pour piquer sa place).

Si je vous dis Ouganda, qu'est-ce cela vous évoque en dehors du glacier Ruwenzori ?

L'assassinat récent du militant David Kato, la proposition de loi actuellement débattue par le parlement ougandais pour condamner à mort les personnes LGBT et les PVVIH (personnes vivant avec le virus de l'immunodéficience humaine ou le syndrome de l'immunodéficience acquise). C'est effrayant, l'Afrique est en train de glisser vers une homophobie exacerbée, que les gouvernements attisent pour détourner l'attention de leurs échecs et de leur corruption. Cela montre bien que le progrès n'existe pas, au sens où la notion de marche glorieuse et irréversible vers une humanité meilleure est un mythe. Il faut lutter, arrêter de regarder cette télévision excrémentielle qu'est TF1, adhérer aux associations, s'engager. Sinon, on est un mouton bêlant et stupide.

L'avenir pour les minorités LGBT en Afrique, aux Antilles, vous l'envisagez comment ?

Je n'ai pas de boule de cristal. Il y a des signes très inquiétants mais d'autres laissent de l'espoir, une société civile se développe et s'affirme chaque jour un peu plus. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut lutter, s'engager.

Comment vous situez-vous dans la communauté LGBT hexagonale ?

Les associations membres de Total Respect s'efforcent de porter le débat contre le racisme au sein de la communauté LGBT française : c'est difficile, à la fois il y a un racisme réel parmi les personnes LGBT - comme parmi les autres il est vrai mais on aurait pu s'attendre parmi elles à une sensibilité plus importante au respect des minorités - et une forme de contestation de la capacité des personnes noires ou métisses à porter le combat contre le racisme. En gros, à la fois pour des raisons idéologiques liées au mythe de l'universalisme à la française et pour des raisons carriéristes liées au refus d'admettre de nouveaux acteurs (plus précisément, les premières maquillant les secondes), Total Respect rencontre des résistances importantes au sein de la communauté LGBT hexagonale. Cela n'est pas arrangé par le fait que nous portons également un engagement fort contre le sida, un autre sujet dont il est de bon ton de dire que l'on veut parler au sein de cette communauté.

On vous reproche une certaine flamboyance et une énergie dévorante... Qu'en pensez-vous ?

Je n'ai jamais entendu que l'on me reproche cela, en tout cas pas en face, mais sont-ce des reproches ? Il est vrai que mon engagement militant se fait au détriment de ma carrière professionnelle, de ma vie de couple, de mes finances même puisque j'y consacre l'essentiel de mes revenus : en ce sens, c'est effectivement dévorant. Qu'on me le reproche... Je suis entier, intègre et je sais que des personnes carriéristes, à l'épine dorsale forcément plus souple, peuvent m'en vouloir pour cela, faire courir toutes sortes de ragots contre moi, dont certains me reviennent parfois aux oreilles et m'amusent toujours. Ainsi, une fois, un parti politique où j'étais investi m'a demandé de cautionner une fraude électorale en apposant ma signature sur un procès-verbal vierge. J'ai refusé. Plusieurs mois plus tard, il m'est revenu aux oreilles que le même groupe de personnes qui avait fait pression sur moi pour que j'accepte cette fraude et qui était par ailleurs un groupe de militants homosexuels faisait courir le bruit que j'aurais... renversé une urne électorale ! J'ai immédiatement téléphoné à la personne qui avait dit cela, un militant homosexuel de tout premier plan, blanc, pour simplement lui demander sur un ton ironique si elle confirmait l'avoir dit. J'ai rarement eu quelqu'un d'aussi péteux au téléphone. C'est très intéressant parce que cela montre bien le processus de construction du ragot, très proche de celui de l'insulte. C'est toujours un peu une surprise pour moi car je suis complètement incapable de pratiquer cela, peut-être même de le comprendre.

Comment vos proches, famille, amis, voient votre parcours ?

Je ne sais pas trop. Ils se plaignent un peu, ne me voient pas beaucoup. Ils me disent que je ne leur écris jamais mais je leur réponds qu'à chaque fois qu'ils reçoivent des nouvelles des associations dans lesquelles je m'investis, c'est comme si je leur écrivais. Ils ne sont pas trop d'accord avec cette vision des choses... Si j'entends ce qu'ils me disent, ils trouvent que mon investissement associatif est un gâchis, que je donne de la confiture aux cochons, que j'aurais pu avoir un parcours professionnel largement plus rémunérateur, une vie de couple moins chaotique, un appartement plus vaste que mes sympathiques seize mètres carrés... C'est sans doute vrai d'ailleurs. En même temps ils comprennent bien quelles sont mes révoltes.

En dehors des causes, des passions ? Lecture, musique, voyages ?

Je ne comprends pas l'usage contemporain du terme de passion, qui désigne à la base une souffrance ou quelque chose que l'on subit, où l'on est inactif. J'aime lire, écrire, écouter de la musique, j'aime les randonnées, pas trop les voyages (j'ai horreur d'être un touriste) mais quoi que je fasse, je ne cesse pas d'être un militant et de faire le lien avec mes combats. Même dans la vie sexuelle, je me pose la question de la démocratie car les rapports sexuels sont parfois construits sur des fantasmes autoritaires et ce n'est pas évident pour moi. Par exemple, la pénétration est centrale dans la vie sexuelle et c'est forcément une relation asymétrique : la position dite du 69 constitue une exception mais peut devenir lassante, d'autant qu'elle n'est pas tant une exception que cela puisque même lorsque vous pratiquez un 69, il y a toujours une personne qui est au-dessus (sauf si vous êtes dans une station spatiale et que vous avez débranché la gravité artificielle) ou une personne qui a la main droite libre (sauf pour les couples composés d'une personne droitière et d'une autre gauchère).

Une question à laquelle on n'échappe pas, car même les plus grands ont un ventre : votre plat préféré ?

C'est variable, c'est par époques. En ce moment, je crois que c'est le poulet coco de mon doudou.


Par Luc Melmont (dernière modification le 17/02/2011)





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