Chahdortt Djavann, une Iranienne en psychanalyse


Par Jean-Luc Vannier Rédigé le 20/09/2011 (dernière modification le 20/09/2011)

Dans son dernier ouvrage paru aux Éditions Flammarion, la romancière iranienne Chahdortt Djavann croise le récit de deux femmes, l'une en analyse à Paris et l'autre étudiante de Téhéran inscrite à l'Université de Bandar Abbas. Deux histoires aux limites floues mais jamais réellement franchies de l'autobiographie, qui alternent séances sur le divan et descente aux enfers dans l'Iran des mollahs. Malgré quelques clichés, une écriture -douloureusement- attachante pour les inconditionnels de la Perse comme pour ceux de la psychanalyse.


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"Je suis mon personnage et je ne le suis pas". Plus qu’un simple artefact littéraire, cette ambiguïté énoncée par l’auteur dans l’épilogue de son dernier roman fait songer à la formule qui introduit les contes pour enfants en Iran : "Yeki boud, Yeki naboud". Mais à la place du très impersonnel "Il était une fois", les Perses jouent sur la mystérieuse énigme de l’évanescence humaine : "Il y avait quelqu’un, il n’y avait personne". Telle pourrait être l’une des clefs du livre de Chahdortt Djavann récemment publié aux Éditions Flammarion. Après "Comment peut-on être français ?" et "La Muette", "Je ne suis pas celle que je suis" croise avec un systématisme obsessionnel deux récits : celui d’une Iranienne qui entre en analyse à Paris après une tentative de suicide et celui d’une jeune étudiante de Téhéran inscrite à l’Université de Bandar Abbas. Au fil des séances, la première entreprend un douloureux voyage dans les indicibles tréfonds de son inconscient. Au fil des mois, la seconde semble murir un engagement politique qui, dans la tourmente de l’Iran des Mollahs, se terminera par une impitoyable descente aux enfers. Inexorable progression dramatique des deux périples en apparence distincts. Ils se rapprochent et se frôlent sans jamais se rencontrer, à la manière des escaliers à double révolution du château de Chambord attribués à Léonard de Vinci.

Seule passerelle invisible, selon l’auteur, dans ce décor oscillant d’un fatum à l’autre, "des moments qui nous créent à notre insu" : moments finement suggérés par un alliage réussi dans la narration de la condition évolutive de l’être et de l’écoulement salvateur du temps. La recherche compulsive -et agie- de la violence chez l’une s’éclaire ainsi par la réminiscence d’une haine enfouie chez l’autre : la psychanalyse de l’adulte lutte contre un refoulement mortifère de l’enfance. Afin de franchir cet incommensurable espace psychique qui les sépare, la jeune fille de Téhéran devra traverser -comme le miroir de la folie- l’inhumaine sauvagerie de la république islamique. Et connaître le déchainement brutal de ses agents corrompus et la féroce répression de ses institutions sécuritaires. L’amour révélera sa complète impuissance : c’est d’un absolu de liberté dont Donya s’est éprise. Une démesure à la hauteur du fracas de la destinée qui jongle entre la vie et la mort. "Il y a quelque chose d’oriental dans la psychanalyse", assène-t-elle un jour à son thérapeute.

Déni de la féminité et exaltation rédemptrice

Dans cette société -avant comme après la révolution- où "nul ne vit pour soi" et chacun devient le "big brother" social de l’autre, l’auteur montre l’infinie étroitesse qui étouffe la femme iranienne : elle délaisse le jour de son mariage la toute puissance du clan parental pour se laisser comprimer par celle de son mari et la famille de ce dernier. "Un déni de sa féminité". Et de raconter comment le meilleur moyen imaginé par les enturbannés pour faire "renoncer les jeunes filles au vernis à ongles est de leur plonger les mains dans un sac en plastique rempli de cafards". L’exaltation rédemptrice avec laquelle l’héroïne cherche envers et contre tout à éduquer des "petites filles de parents criminels lourdement condamnés" et recueillies dans une institution du régime éloignée de cette finalité philanthropique, figure certainement parmi les pages les plus poignantes de ce roman. L’auteur y projette avec force sa propre exigence cathartique. En vain : on ne gagne pas contre "l’impossible" du Réel à tous les coups.

Malgré les inévitables clichés sur la cure analytique -l’argent, les silences et la vie privée du psy qui, selon la réplique de Lacan à l’une de ses patientes, "ne se prive de rien" - et nonobstant quelques tableaux "déjà vus" de la vie quotidienne en Iran, les inconditionnels du pays et les allongés du divan n’éprouveront aucune difficulté empathique pour se laisser convaincre par l’écriture très attachante de Chahdortt Djavann. Finalement, autobiographique ou non, son histoire est celle d’une révolte : celle d’une femme qui voudrait "devenir un homme, vivre comme un homme" avant que la rencontre avec les mots arrachés dans les soubresauts de la cure -"elle quittait sa chambre pour habiter le dictionnaire"- ne lui permettent de réintégrer un corps féminin autrefois abandonné à d’autres. Écrire, on le sait, sauve parfois une vie.


Chahdortt Djavann, Je ne suis pas celle que je suis, roman, Flammarion, 2011.





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