"Colombey est une fête"


Par Rédigé le 22/08/2022 (dernière modification le 22/08/2022)

L’ouvrage d’Aurélie Chenot paru le 2 mars dernier chez "Inculte" nous permet en 200 pages de plonger dans un univers bien intéressant que l’on n’aurait pas soupçonné.


Une maison au passé littéraire (c) DR
Elle a enseigné la philosophie et est actuellement correspondante locale au Journal de la Haute-Marne. Elle s’est intéressée à l’histoire de la célèbre demeure "La Boisserie" de Colombey-les-Deux-Eglises et en a tiré des articles pour le journal. On l’a encouragée à en faire un livre. Ce sera "Colombey est une fête", un clin d’oeil à "Paris est une fête" d’Hemingway. Tout le monde connaît, au moins de nom, cette commune de Haute-Marne, en pleine Champagne pouilleuse où le lieutenant-colonel de Gaulle et son épouse Yvonne acquièrent en juin 1934 une maison de quatorze pièces des années 1810, au milieu d’un parc de deux hectares et demi, sans eau ni électricité. Ils l’achètent en viager à Alice Bombal qui décède deux ans plus tard. Mais on ne sait pas toujours que précédemment, la maison avait été habitée d’avril 1927 à 1930 par un couple d’Américains, Eugene et Maria Jolas, qui la louaient 4.000 francs annuels. Lui est né le 26 octobre 1894 à Union Hill, aujourd’hui Union City, dans le New Jersey, de parents français qui avaient récemment immigré aux États-Unis, puis la famille retourne dans sa Moselle natale alors annexée par l’Allemagne. Il part seul pour New York et occupe plusieurs emplois en rapport avec l’édition. Il meurt en mai 1952 à Paris. Elle, Maria McDonald est née le 12 janvier 1893 dans une riche famille à Louisville dans le Kentucky, elle avait étudié le chant en Europe, elle est morte à Paris le 4 mars 1987. Ils se rencontrent à Paris, se marient à La Nouvelle-Orléans et reviennent en France. Leur fille aînée, née le 5 août 1926 à Paris, sera la compositrice franco-américaine Betsy Jolas. Elle poursuit ses études au Conservatoire national supérieur de musique de Paris notamment avec Darius Milhaud et Olivier Messiaen. En 2021, une Victoire de la musique classique lui est attribuée pour son quatuor à cordes Topeng et elle a été promue au grade de Commandeur de la Légion d’honneur lors de la promotion du 1er janvier 2022.
En 1926, le couple Jolas décide de fonder un magazine littéraire, elle s'appellera "transition" avec un t minuscule. Ils cherchent des locaux et découvrent "La Boisserie". Pendant une dizaine d’années, de 1927 à 1938, la plupart des grands noms de la littérature, de la peinture et de la musique des années folles se retrouveront dans la revue, Gertrude Stein, Marcel Jouhandeau, Desnos, Gide, Soupault, Max Ernst, Marcel Duchamp, Calder entre autres. "Work in progress" de James Joyce y parut intégralement en feuilleton dès le premier numéro, avant de devenir plus tard "Finnegans Wake".

Aurélie Chenot précise "Pour Jolas, transition n’est pas seulement un atelier, mais une sorte de journalisme supérieur: une tentative de rendre compte des principaux mouvements intellectuels européens au monde anglophone et, à l’inverse, de présenter le travail d’écrivains anglophones à l’Europe". Il y aura 27 numéros, 19,5 x 14,5 cm, 160 pages entièrement en anglais avec quelques illustrations. D’abord mensuels, ils deviennent trimestriels. Le premier numéro d’avril 1927 est vendu 10 francs. L’éditeur et le distributeur en seront Sylvia Beach qui tenait dans le Ve arrondissement de Paris la librairie Shakespeare and Company, haut lieu de rencontre des personnalités qui constituaient la Lost génération, la génération perdue. La librairie new-yorkaise Brentano's distribue la revue aux États-Unis.

Les numéros étaient régulièrement refusés par les Douanes américaines. Ce qui fera écrire à Jolas dans l’éditorial de sa revue de novembre 1927 "Puisque les journalistes américains ont décrété notre revue inintelligible et ont montré, par leurs commentaires, qu’elle n’a aucun sens pour eux, on se demande comment elle pourrait corrompre la jeunesse américaine".
 





Autres articles dans la même rubrique ou dossier: