La crise, un fruit de perceptions

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Par Amokrane Mohamed Cherif Rédigé le 11/08/2010 (dernière modification le 11/08/2010)

Lorsque les populations se sentent menacées, elles obligent les organisations à répondre aux inquiétudes les plus irréalistes et les plus imaginaires, dans le souci de marquer leurs présences et leurs engagements. Dans cet article, il sera proposé quelques exemples tirés de la société algérienne.


Courir au rythme de la rue…

Le 9 mars 2008 le journal "El Khabar", quotidien arabophone algérien, publie après presque cinq ans au sujet du séisme dévastateur qui a frappé la région de Boumerdes (23 mai 2003), un article sur les résultats obtenus par l’agence japonaise "Jaika" qui a été sollicitée par les autorités algériennes, afin d’évaluer les conséquences d’un éventuel séisme qui frapperait Alger. Le rapport a provoqué un grand mécontentement chez les Algériens car il mettait le doigt sur les faiblesses de l'État algérien, à faire face à la situation de crise que pourrait constituer une nouvelle catastrophe. L’image des autorités concernées a été sérieusement touchée, mais pour quelle raison ? Le séisme qui menace de détruire la ville, ne s’est jamais produit et on parle seulement d’une étude !

Les populations "obsédées par le risque zéro" jugent l’organisation sur des éventualités, ce qui oblige cette dernière non seulement à anticiper les crises qu’elle croit proches mais aussi celles que ses différents publics redoutent, car même si une crise ne vient jamais on jugera toujours l’organisation sur l’intérêt qu’elle lui porte et les mesures prises, sans oublier de bien communiquer sur ces mesures, puisque l’enjeu est de donner une réponse aux inquiétudes, et si la crise risque de ne jamais se produire, les préparatifs ne seront jamais connus.

L’effet neutralisant de l’incompréhension

Il est vrai que la rumeur peut constituer une source de crise, mais parfois elle peut être un élément qui fait sortir des problèmes de fond, engendrés par une autre crise mal gérée, et qui peut causer une totale perte de confiance, ainsi après le massacre de "Bentelha" le 22 septembre 1997 en Algérie, l'État a dû faire face à une crise qui n’aurait jamais dû avoir lieu à Alger : des rumeurs tirées des imaginations les plus généreuses, ont fait fuir beaucoup d’Algérois et ont importé une crise qui s’est passée ailleurs. Même si on considère que l’élément déclencheur de cette crise est la rumeur, on ne peut pas aussi écarter l’idée qu’il s’agisse d’une crise indépendante qui a été provoquée par une autre mal gérée, et une fois encore l'État algérien a dû affronter une situation d’affolement basée sur des éventualités très loin de se réaliser, mais auxquels il aurait dû y avoir une réponse. Et on constatera que ce n’est pas le risque lui-même, qui a propagé la peur mais c’est les insuffisances de l’autorité sensée le contenir, ça signifie que la population s’est concentrée sur un seul acteur (l'État algérien) et a négligé les conditions réelles ou le drame s’est déroulé.

Un public touché mais pas forcement visé…

Le 11 août 1998, il a été annoncé que dans quelques pays notamment d’Europe et d’Afrique, une éclipse solaire pouvait être observée, une campagne de sensibilisation débute alors en France pour prévenir des risques liés à l’observation de ce phénomène à l’œil nu, des risques justifiés puisqu’à Paris par exemple le soleil allait disparaître à 99,3% ce qui rend l’observation sans aucune contrainte instantanée pour les yeux, mais qui, par la suite, peut provoquer une perte totale de la vue à cause des UV. De l’autre coté de la Méditerranée précisément en Algérie, l’éclipse solaire n’allait pas atteindre un pourcentage visible par l’œil nu, plus encore, les spécialistes affirment que le même phénomène c’était produit en Algérie dans la même année, sans que l’événement ne soit médiatisé. Le jour J dans le journal de 13h on a constaté sur la chaine télévisée algérienne "ENTV" que la majorité des rues de ce pays on été désertées, car les Algériens ont réagi à une sensibilisation qui ne leur était pas destinée, mais ils n’ont pas pu faire la séparation. Bien entendu ce phénomène n’a rien d’une crise mais il illustre comment l’intérêt par rapport à un risque peut être importé d’ailleurs, sans que les conditions ne soient communes, dans ce contexte on peut citer les idées de Gabriel Tarde lorsqu’il dit que "chaque fois qu'une nouveauté quelconque, en fait de prédication religieuse, de programme politique, d'idées philosophiques, d'articles industriels, de vers, de romans, de drames, d'opéras, apparaît dans un endroit bien visible, c'est-à-dire dans une capitale, il suffit que l'attention de dix personnes soit ostensiblement fixée sur cette chose pour que bientôt cent, mille, dix mille personnes s'y intéressent et s'y passionnent" (Gabriel Tarde, "les lois de l’imitation", (version électronique, 2ème partie p16, 13 novembre 2009) et le nombre peut aujourd’hui être porté à des millions grâce aux nouvelles technologies de communication. Tout ça pour dire que les effets de la crise sur les populations peuvent être, même si cette dernière ne les touche pas, les médias réussissant à leur faire croire (de manière intentionnelle ou non) qu’ils sont concernés.

La comparaison : une disqualification sévère !

Les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas inquiété les Algériens sur la capacité de leur pays à faire face à un phénomène aussi dangereux que le terrorisme, alors que les peuples de la planète entière étaient très agités à ce sujet. La confiance des Algériens leur venait d’une réelle expérience sur le terrain durant de longues années, alors que l’inquiétude des autres venait du fait que la plus grande puissance au monde avait été gravement touchée, signifiant que la crise qui s’est déroulée aux États-Unis a fait que quelques soient les capacités des États, sur le plan sécuritaire, ils ne pouvaient pas rassurer leurs populations. Alors que d’autres paramètres (telle que l’expérience chez les Algériens, une expérience très sollicitée par la suite) pouvaient les mettre dans une situation plus rassurante, ils sont systématiquement allés vers le raisonnement simpliste, qui dit que puisque le plus fort a été battu il est donc sûr que les moins forts le seront aussi. Ce raisonnement peut avoir des conséquences très contraignantes pour les organisations lorsqu’on les compare à des concurrents plus performants.

Il y a des crises qui peuvent déstabiliser les organisations en étant loin, en étant impossibles géographiquement et contextuellement, à condition que les sentiments de crainte et doute soient répondus parmi les populations. Ce rôle est assuré aujourd’hui par les médias qui nous donnent le sentiment "que nous faisons tous partie (...) d’un petit village mondial" (Mcluhan).






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