Deuxièmement, l’Europe : elle exige un État fonctionnel, pas seulement de la stabilité
Bataille de Kosovo (Chronique illustrée d'Ivan le Terrible - XVIe siècle).
Bruxelles est confronté à un autre problème : l’Union européenne est à la fois le médiateur du dialogue entre le Kosovo et la Serbie et l’un des principaux instruments de la transformation à long terme des Balkans occidentaux. Le dialogue parrainé par l’UE vise à parvenir à un accord global et juridiquement contraignant, qui permettrait aux deux parties de progresser sur leurs trajectoires européennes. Mais Bruxelles se heurte à un problème avec les deux parties : la Serbie n’est pas disposée à accepter une solution qui impliquerait la reconnaissance du Kosovo. De son côté, le Kosovo considère souvent que la pression européenne est déséquilibrée et n’est pas toujours disposé à accepter les compromis qui lui sont demandés.
Ainsi, le dialogue est enlisé entre deux réalités politiques qui ne coïncident pas. Mais le Kosovo ne peut pas utiliser l’impasse du dialogue comme justification à ses propres blocages internes. Au contraire, plus la relation avec la Serbie est difficile, plus les institutions de Pristina doivent être solides. C’est précisément ce que l’Europe devrait exiger : non pas un Kosovo moins souverain, mais un Kosovo davantage capable d’exercer sa souveraineté par le droit, par ses institutions et dans le respect des standards européens.
Ainsi, le dialogue est enlisé entre deux réalités politiques qui ne coïncident pas. Mais le Kosovo ne peut pas utiliser l’impasse du dialogue comme justification à ses propres blocages internes. Au contraire, plus la relation avec la Serbie est difficile, plus les institutions de Pristina doivent être solides. C’est précisément ce que l’Europe devrait exiger : non pas un Kosovo moins souverain, mais un Kosovo davantage capable d’exercer sa souveraineté par le droit, par ses institutions et dans le respect des standards européens.
Le Nord : du territoire de la crise, à l’épreuve de l’État
Pendant plus de deux décennies, le Nord du Kosovo a constitué la plus grande preuve de l’incapacité de Pristina à étendre pleinement son autorité. Aujourd’hui, cela est en train de changer. Mais cette évolution modifie également la nature du problème. Lorsqu’un État n’exerce pas de contrôle effectif, le défi consiste à établir son autorité. Lorsque l’État commence à exercer ce contrôle, le défi devient celui de savoir comment utiliser cette autorité sans générer de nouveaux conflits. C’est une autre épreuve pour le Kosovo.
Pristina a le droit et le devoir d’appliquer la loi sur l’ensemble de son territoire. Mais un État européen se mesure non seulement à sa capacité à instaurer l’ordre, mais aussi à la manière dont il l’instaure. Dans le Nord, cela signifie que l’État de droit doit être ferme, mais également transparent et égal pour toutes les communautés. Actuellement, le gouvernement du Kosovo demande aux citoyens de la communauté serbe de tourner leur regard vers Pristina et de considérer le Kosovo comme leur propre État, et non la Serbie.
La politique menée par le gouvernement d’Albin Kurti s’est révélée orientée vers une approche inclusive à l’égard des Serbes de Mitrovica. Même si des éléments, motivés financièrement par Belgrade, continuent d’exister dans le but de boycotter et de saboter les programmes du gouvernement kosovar, les citoyens serbes de Mitrovica semblent avoir compris que l’État serbe ne prendra jamais soin d’eux autant que peut le faire la nouvelle République du Kosovo, qui a tout intérêt à renforcer la cohésion sociale sur son propre territoire.
C’est pourquoi le succès du Kosovo dans le Nord ne se mesurera pas uniquement au nombre de structures parallèles qui ont été démantelées, mais aussi au niveau de confiance des citoyens : dans quelle mesure considèrent-ils que l’État qui étend son autorité sur eux est leur État ? Cette tâche est bien plus difficile que le simple contrôle administratif.
Pristina a le droit et le devoir d’appliquer la loi sur l’ensemble de son territoire. Mais un État européen se mesure non seulement à sa capacité à instaurer l’ordre, mais aussi à la manière dont il l’instaure. Dans le Nord, cela signifie que l’État de droit doit être ferme, mais également transparent et égal pour toutes les communautés. Actuellement, le gouvernement du Kosovo demande aux citoyens de la communauté serbe de tourner leur regard vers Pristina et de considérer le Kosovo comme leur propre État, et non la Serbie.
La politique menée par le gouvernement d’Albin Kurti s’est révélée orientée vers une approche inclusive à l’égard des Serbes de Mitrovica. Même si des éléments, motivés financièrement par Belgrade, continuent d’exister dans le but de boycotter et de saboter les programmes du gouvernement kosovar, les citoyens serbes de Mitrovica semblent avoir compris que l’État serbe ne prendra jamais soin d’eux autant que peut le faire la nouvelle République du Kosovo, qui a tout intérêt à renforcer la cohésion sociale sur son propre territoire.
C’est pourquoi le succès du Kosovo dans le Nord ne se mesurera pas uniquement au nombre de structures parallèles qui ont été démantelées, mais aussi au niveau de confiance des citoyens : dans quelle mesure considèrent-ils que l’État qui étend son autorité sur eux est leur État ? Cette tâche est bien plus difficile que le simple contrôle administratif.
La Serbie : perdre le contrôle ne signifie pas perdre son influence
La Serbie a perdu une part importante de son influence directe dans le Nord. Mais cela ne signifie pas qu’elle ait renoncé, ni à sa rhétorique offensive, ni à ses activités de déstabilisation du Kosovo, à tous les niveaux. Belgrade continue de contester l’indépendance du Kosovo et de maintenir cette question au cœur de sa politique étrangère. Mais la stratégie serbe ne doit pas être analysée uniquement à travers la possibilité d’un nouvel affrontement physique. Le risque le plus important pourrait être plus subtil : maintenir le conflit dans un état permanent d’inachèvement. La Serbie n’a pas besoin de reprendre le contrôle administratif du Nord pour compliquer la consolidation du Kosovo. Il lui suffit de préserver son influence politique sur la communauté serbe, de s’opposer à toute initiative de Pristina sur la scène internationale et d’utiliser le dialogue comme un mécanisme permettant de gagner du temps.
Et c’est précisément ce qu’elle fait. C’est pourquoi le pont de Mitrovica revêt une importance bien supérieure à sa seule dimension physique. Il constitue le symbole d’une question restée ouverte depuis 1999 : le Kosovo sera-t-il un espace composé de deux réalités politiques, ou un État doté d’un ordre constitutionnel unique et de garanties pour toutes ses communautés ? Pour Prishtina, la réponse est claire. Pour Belgrade, elle ne l’est pas. Pour l’Europe, la réponse doit passer par le compromis politique et l’application du droit, et non par une nouvelle crise politique intérieure.
Et c’est précisément ce qu’elle fait. C’est pourquoi le pont de Mitrovica revêt une importance bien supérieure à sa seule dimension physique. Il constitue le symbole d’une question restée ouverte depuis 1999 : le Kosovo sera-t-il un espace composé de deux réalités politiques, ou un État doté d’un ordre constitutionnel unique et de garanties pour toutes ses communautés ? Pour Prishtina, la réponse est claire. Pour Belgrade, elle ne l’est pas. Pour l’Europe, la réponse doit passer par le compromis politique et l’application du droit, et non par une nouvelle crise politique intérieure.
La Serbie elle-même est en train de changer
Pour autant, le Belgrade de 2026 n’est plus celui d’il y a quelques années. La Serbie tente de préserver un équilibre difficile entre ses liens traditionnels avec la Russie et son ambition d’adhérer à l’Union européenne.
La visite du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Belgrade, en août, la première visite officielle de ce dernier dans le pays, a constitué un signal de cet exercice d’équilibriste. Vučić et Zelensky ont discuté des relations économiques, de la sécurité et de la voie européenne, tandis que la Serbie continue de ne pas imposer de sanctions à la Russie. Cela rend la politique serbe encore plus complexe.
Le Kosovo demeure la carte nationale la plus importante de Belgrade, mais la Serbie ne peut pas indéfiniment ignorer la nouvelle réalité européenne. Pour Pristina, cela crée une opportunité. Mais seulement si la politique kosovare est suffisamment disciplinée pour savoir la saisir.
La visite du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Belgrade, en août, la première visite officielle de ce dernier dans le pays, a constitué un signal de cet exercice d’équilibriste. Vučić et Zelensky ont discuté des relations économiques, de la sécurité et de la voie européenne, tandis que la Serbie continue de ne pas imposer de sanctions à la Russie. Cela rend la politique serbe encore plus complexe.
Le Kosovo demeure la carte nationale la plus importante de Belgrade, mais la Serbie ne peut pas indéfiniment ignorer la nouvelle réalité européenne. Pour Pristina, cela crée une opportunité. Mais seulement si la politique kosovare est suffisamment disciplinée pour savoir la saisir.
Le plus grand risque pourrait venir de l’intérieur du Kosovo
C’est ici que nous revenons au paradoxe initial. Aujourd’hui, le Kosovo est plus fort sur le terrain qu’il ne l’était il y a dix ans, mais il est politiquement plus fragile qu’il ne devrait l’être pour un État qui prétend entrer dans une nouvelle phase de ses relations avec l’Amérique et l’Europe.
Cette fragilité ne peut être imputée à un seul parti. Nous sommes ici face à une faiblesse de la culture politique de l’État. Le gouvernement a sa part de responsabilité. L’opposition a sa part de responsabilité. Le président ou la présidente a sa part de responsabilité. Le Parlement a sa part de responsabilité. La société civile a elle aussi sa part de responsabilité. Elle ne doit pas normaliser l’idée que tout compromis est une trahison et que tout recul tactique constitue une défaite. Les États consolidés fonctionnent en préservant de multiples équilibres, aussi difficiles puissent-ils paraître.
Dans ces États, les partis perdent des élections et survivent ; des coalitions se forment avec des adversaires ; les présidents sont élus même lorsque personne n’obtient tout ce qu’il souhaite ; les intérêts de sécurité nationale ne sont pas renégociés après chaque sondage, etc. Le Kosovo n’a pas encore atteint ce stade.
Cette fragilité ne peut être imputée à un seul parti. Nous sommes ici face à une faiblesse de la culture politique de l’État. Le gouvernement a sa part de responsabilité. L’opposition a sa part de responsabilité. Le président ou la présidente a sa part de responsabilité. Le Parlement a sa part de responsabilité. La société civile a elle aussi sa part de responsabilité. Elle ne doit pas normaliser l’idée que tout compromis est une trahison et que tout recul tactique constitue une défaite. Les États consolidés fonctionnent en préservant de multiples équilibres, aussi difficiles puissent-ils paraître.
Dans ces États, les partis perdent des élections et survivent ; des coalitions se forment avec des adversaires ; les présidents sont élus même lorsque personne n’obtient tout ce qu’il souhaite ; les intérêts de sécurité nationale ne sont pas renégociés après chaque sondage, etc. Le Kosovo n’a pas encore atteint ce stade.
Un test pour l’Occident autant que pour le Kosovo
C’est pourquoi l’histoire du Kosovo ne doit pas être lue uniquement comme celle d’un petit pays qui tente de survivre face à un voisin agressif. Elle constitue également un test pour l’Occident.
D’un côté, l’Amérique doit décider comment transformer son soutien historique en un partenariat mature. De l’autre, l’Europe doit décider si elle continuera à traiter le Kosovo comme un jeune État qui doit avant tout se montrer docile et s’abstenir de prendre des initiatives dignes et indépendantes à l’égard de la Serbie, ou si elle le considérera comme une composante à part entière de l’architecture de sécurité européenne.
Et la Serbie doit décider si elle restera prisonnière d’une politique qui utilise le Kosovo à des fins de populisme et de mobilisation intérieure, ou si elle tentera de rompre avec son passé sombre et de construire réellement une nouvelle relation avec ses voisins et avec l’Europe.
Mais la responsabilité ultime revient à Pristina. En dernière instance, les alliés peuvent défendre le Kosovo, l’aider, le conseiller, voire le soumettre à certaines conditions, mais ils ne peuvent pas gouverner à sa place. L’État a grandi ; il a grandi plus vite que la politique. Il faut désormais que la politique grandisse à son tour.
Dans le Nord, le Kosovo a franchi des étapes importantes vers un ordre institutionnel plus unifié. Sur le plan de la sécurité, la KFOR passe d’une présence renforcée à la suite des crises de 2023 à une présence davantage optimisée, précisément parce que la situation s’est améliorée.
Sur le plan international, le Kosovo entretient une relation privilégiée avec Washington et dispose d’une perspective européenne qui, bien que lente et conditionnée, demeure stratégique.
Mais à Pristina, il manque encore ce qu’un État consolidé considère comme normal : la capacité à distinguer la bataille partisane de l’intérêt de l’État. C’est le véritable défi : construire un système politique dans lequel l’État ne devient pas l’otage du parti.
Si Pristina y parvient, alors les trois acteurs qui l’entourent — l’Amérique, l’Europe et la Serbie — se retrouveront face à un Kosovo différent : moins dépendant, plus sûr de lui et plus difficile à déstabiliser.
Si elle n’y parvient pas, le risque est que la seule faiblesse que la Serbie n’a pas réussi à créer de l’extérieur, le Kosovo la crée lui-même de l’intérieur. Voilà son paradoxe. Dans le Nord, le Kosovo apprend à se comporter comme un État. À Pristina, la politique doit encore apprendre à se comporter comme un État.
Aurora Karameti
D’un côté, l’Amérique doit décider comment transformer son soutien historique en un partenariat mature. De l’autre, l’Europe doit décider si elle continuera à traiter le Kosovo comme un jeune État qui doit avant tout se montrer docile et s’abstenir de prendre des initiatives dignes et indépendantes à l’égard de la Serbie, ou si elle le considérera comme une composante à part entière de l’architecture de sécurité européenne.
Et la Serbie doit décider si elle restera prisonnière d’une politique qui utilise le Kosovo à des fins de populisme et de mobilisation intérieure, ou si elle tentera de rompre avec son passé sombre et de construire réellement une nouvelle relation avec ses voisins et avec l’Europe.
Mais la responsabilité ultime revient à Pristina. En dernière instance, les alliés peuvent défendre le Kosovo, l’aider, le conseiller, voire le soumettre à certaines conditions, mais ils ne peuvent pas gouverner à sa place. L’État a grandi ; il a grandi plus vite que la politique. Il faut désormais que la politique grandisse à son tour.
Dans le Nord, le Kosovo a franchi des étapes importantes vers un ordre institutionnel plus unifié. Sur le plan de la sécurité, la KFOR passe d’une présence renforcée à la suite des crises de 2023 à une présence davantage optimisée, précisément parce que la situation s’est améliorée.
Sur le plan international, le Kosovo entretient une relation privilégiée avec Washington et dispose d’une perspective européenne qui, bien que lente et conditionnée, demeure stratégique.
Mais à Pristina, il manque encore ce qu’un État consolidé considère comme normal : la capacité à distinguer la bataille partisane de l’intérêt de l’État. C’est le véritable défi : construire un système politique dans lequel l’État ne devient pas l’otage du parti.
Si Pristina y parvient, alors les trois acteurs qui l’entourent — l’Amérique, l’Europe et la Serbie — se retrouveront face à un Kosovo différent : moins dépendant, plus sûr de lui et plus difficile à déstabiliser.
Si elle n’y parvient pas, le risque est que la seule faiblesse que la Serbie n’a pas réussi à créer de l’extérieur, le Kosovo la crée lui-même de l’intérieur. Voilà son paradoxe. Dans le Nord, le Kosovo apprend à se comporter comme un État. À Pristina, la politique doit encore apprendre à se comporter comme un État.
Aurora Karameti