Le Podcast Edito - Du halal à l’épuration: les mots de la campagne présidentielle française


Par Jean-Luc Vannier Rédigé le 04/03/2012 (dernière modification le 04/03/2012)

Alors que les intentions de vote en faveur de Nicolas Sarkozy au premier tour de scrutin reculent à nouveau, la campagne électorale s’intensifie et tourne à l’échange acrimonieux de mots et de formules qui peine à masquer les difficultés d’instaurer un vrai débat sur les enjeux de cette élection présidentielle.


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Confisqués depuis fort longtemps par une pensée unique soucieuse, jusqu’à l’obsession, de léthargie sociale, suspects pour leur incontrôlable et dérangeante charge émotionnelle, interdits d’élaboration comme de prononciation par l’enchevêtrement paralysant des textes législatifs, les "mots" ressurgissent dans la campagne présidentielle française de 2012. Inattendus et intempestifs. Autant de brusques retours du refoulé. Comme si, pour quelques semaines électorales encore, les prohibitions du langage cédaient le pas au besoin, exutoire, du dire: on prétend "redonner la parole au peuple", on exige une "traçabilité du halal", on agite la muleta du "droit de vote des étrangers", on veut "taxer les riches", on dénonce une future "épuration".

Même les Sages du Conseil constitutionnel, dans leur décision du 28 février sur la loi incriminant les négations de génocides, semblent retrouver leur vocation originelle: ils viennent de censurer "une atteinte inconstitutionnelle à l'exercice de la liberté d'expression et de communication". Trop tard. Le mal est fait. On ne sait plus alléguer, discuter, échanger, argumenter. On a perdu de vue les raisons pour le faire. Signe des temps, les humoristes eux-mêmes ne savent plus à quelle syllabe extravagante se vouer pour susciter l’hilarité. Le jeu de mots est devenu, à leur insu, un "je" de mots.

Dans cette compétition électorale marquée par la crise économique et un affrontement entre deux égos (voir notre article), le mot aurait pu retrouver du sens, se faire porteur d’une vision. Il aurait pu servir à expliquer, sinon à convaincre. Peine perdue. Malgré l’engouement déclaré de Nicolas Sarkozy pour la procédure du référendum, le "Pacte budgétaire" européen signé vendredi 2 mars à Bruxelles, évitera soigneusement le passage hexagonal par l’assentiment populaire. Trop complexe, trop long. Trop dangereux surtout. Dire mais ne pas faire. "Au commencement était le Verbe", est-il écrit. Goethe répond: "au commencement était l’acte".

Dérapage de mauvais goût

Hurlé, martelé, asséné, le mot retrouve-t-il son authenticité pour autant? Hélas non. Clivé de la réflexion intellectuelle qui le nourrit et du concept qui l’encourage, engourdi dans la naphtaline de l’autocensure, le mot politique a succombé à ses blessures. Il n’est plus le "meurtre" libératoire et curatif de la "chose" freudienne aliénante: il s’en est fait le complice. L’esclave soumis.

Il est débité à l’emporte-pièce, instrumentalisé au gré du tempo agité des discours dans lesquels il finit par se noyer. S’adressant moins à l’humain que ciblant avec précision des groupes ad hoc, le verbe politique s’atomise. Il se réduit à la formule creuse publicitaire. Il s’avilit en slogan marketing, ose le dérapage de mauvais goût destiné à compenser l’inadéquation de son emploi. L’on feindra ensuite de s’étonner que les mots d’un meeting de campagne glissent sur l’électeur comme l’eau sur les plumes du canard.





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