"Peter Grimes" de Britten à l'Opéra de Monte-Carlo


Par Rédigé le 26/02/2018 (dernière modification le 17/04/2018)

C'est l'enfance qu'on assassine... José Cura signe un spectacle exemplaire.


Photo courtoisie (c) Alain Hanel

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Les opéras de Britten sont comme le tripoux d'Auvergne. On aime ou on rejette. Nous on les aime. Et "Peter Grimes" encore plus. Pour cette simple anecdote du compositeur: "Ah oui, Grimes... cette petite chose...". Humour très british pour qui plonge dans cet ouvrage impressionniste, violent, heurté, souterrain, dont la musique à l'admirable simplicité recouvre une orchestration traditionnelle mais complexe.
"Peter Grimes" culmine dans la création d'un personnage d'opéra, qui est le dernier à ce jour, après Wozzeck ou Lulu, à avoir su toucher nos sensibilités pour devenir peu à peu un mythe. Grimes, c'est en effet l'homme seul, celui que quelque chose singularise - l'homosexualité que le Britten d'alors n'admet pas en public - et qui, par cela même se trouve au banc de la micro-société où il vit.
Face à lui, non pas un ou deux ou trois personnages mais un village entier: le "borough" pour reprendre le titre du poème de Georges Crabbe.
"Peter Grimes" sera donc l'histoire de ce formidable tête-à-tête entre un homme et le reste, avec la mer autour, qui comme dans le "Vaisseau fantôme" envahit tout: la scène et la musique. Chants de marins et mer démontée, orage, cris de la nature et des éléments, appel de l'homme marginal qu'une femme va trahir, la seule qui l'eut aidé et qui, par son aveu "O! Peter! nous avons échoué", se dérobe et le tue.

Fidèle à la scène monégasque, José Cura, hier encore formidable Tannhäuser, signe, en coproduction avec l'Opéra de Bonn, son Peter Grimes. L'artiste assurant en véritable Protée rôle-titre, mise en scène, décors et costumes. Jolie performance quand on connaît l'envergure d'un rôle à la psychologie complexe.
L'ensemble baigne dans un classicisme de bon aloi, les mouvements de foule sont naturels, sans poses intempestives, le tout croqué à la Daumier, et notre ténor vedette s'empare du héros en lui donnant les nuances d'un lord byronien, sorte d'intellectuel inculte que semble animer un don poétique.
D'une force physique peu commune, la voix presque trop belle pour le rôle, entre vulnérabilité et contradictions, on imaginerait bien ce Grimes faire des ravages dans un bar cuir de port anglais... Image que refuse le ténor argentin, car gommant tout aspect équivoque et privilégiant plutôt un homme qui a beaucoup souffert et dont les réactions sont lentes.
Tel un être frustré, avec une imagination suffisamment riche pour lui inspirer le désir de vivre dans de meilleures conditions, José Cura exprime à merveille les tourments qui déchirent le pêcheur solitaire, privilégiant la figure du désespéré, du poète illuminé (il faut entendre ses accents hallucinés dans la chanson de la taverne) et de l'amoureux bourru qui s'attendrit (vibrant duo avec Ellen, à la fin du prologue). Ni héros, ni vilain donc, sans doute plus discrètement subversif...
Saisissante composition d'Ann Petersen en Ellen Orford, rebelle, attachante, avec une voix, puissante, expressive, qui réussit à rendre, car toute de simplicité, la fatigue, la lassitude de celle qui renonce.
Avec Peter Sidhom, le Capitaine Balstrod retrouve ici une épaisseur qui lui fait parfois défaut alors qu'il joue un rôle essentiel et même capital, puisque c'est lui qui après avoir soutenu Grimes, le pousse au suicide. Belle voix de baryton, chaude, claire, intense.
Coup de cœur pour la Tantine de Carole Wilson et ses deux chipies de nièces-garces-filles à marin délurées. Face à la Mrs Sedley de Christine Solhosse, véritable reine du crime, complètement déjantée, sûre de sa fausse morale, de son bon droit, sans état d'âme, le Ned Keene de Trevor Scheunemann apporte un air lui aussi vicié dans sa fausse bonhommie.
Impossible de citer la flopée des autres petits rôles qui n'appelle que des éloges. On se rabattra donc sur les chœurs, fouettés par les embruns, éblouissants de précision, de fermeté.

A la barre des "tempêtes sous un crâne", Jan-Latham Koenig, incisif, subtil, en véritable maître de la pulsation et des nuances a su rendre la plainte douloureuse et les éclats violents de cette musique. On sait que la partition de Benjamin Britten, bizarre, attachante sans déranger vraiment, vraie virtuosité dans son pot-pourri de références (de Purcell à Puccini en passant par Berg et Moussorgky), se veut un mélange de sadisme trouble et de révolte passionnée. Le soir de première, la splendeur des cuivres le disputa à la sensualité des cordes, avec encore et toujours chez ce chef sympathique un sens magique des atmosphères qui libère l'extraordinaire pouvoir évocateur des "Sea Interludes".







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