Réforme du chômage (deuxième partie) : précarité et colère à la clé


Par Rédigé le 29/11/2019 (dernière modification le 25/11/2019)

Pour le gouvernement, la réforme du chômage est une réforme prometteuse en ce qu’elle entraînera économie et retour à l’emploi. Mais tout le monde ne croit pas en ces effets positifs annoncés. Les partenaires sociaux, les demandeurs d’emploi, et même les agents de pôle emploi, mettent plutôt en lumière des effets dévastateurs notamment en termes de niveau de vie.


Vers plus de précarité en France ?

Cette réforme c'est un bouleversement social, pour reprendre les mots de Michel Beaugas, FO, « c’est les plus démunis qu’on va plonger encore un peu plus dans la pauvreté » (c) Thomas Bresson
Le président Emmanuel Macron avait pourtant fait un engagement, ou du moins émis une manière de voir les choses, dans le cadre de la réforme du chômage, "l’ajustement économique et financier ne doit pas prévaloir sur les droits sociaux". Malheureusement, ça semble tomber à l’eau.

Personne ne comprend un tel renversement de situation en matière d’aide sociale. L’allocation chômage était perçue comme un droit acquis grâce au travail de tout un chacun, il était possible de compter sur ce cran de sécurité qui permettait de se maintenir lorsqu’une situation inattendue nous touche. Or là avec la nouvelle réforme rien n’est plus sûr, "il faudra toujours tout calculer, car nous ne sommes plus sûr de pouvoir compter sur cette aide lorsqu’on en a le plus besoin… Finalement, on pourra avoir travaillé et cotiser pour les autres, mais jamais pouvoir bénéficier nous-même de ce droit " indique Louise, travailleuse saisonnière. Pour Laurent Berger, CFDT, "c’est une des réformes les plus dures socialement qui s’est opérée ces 25 dernières années, on va passer d’un système d’indemnisation chômage à un système d’accroissement de la pauvreté, ça va être une tuerie, tout simplement parce que la seule logique c’est une logique budgétaire sur le dos des chômeurs". Quant à Michel Beaugas, FO, il va même plus loin puisqu’il accuse le gouvernement de s’en prendre à ceux qui sont déjà fragilisés par le système, "i[ les économies sont faites sur le dos des demandeurs d’emploi et des plus précaires […] c’est les plus démunis qu’on va plonger encore un peu plus dans la pauvreté]i" indique-t-il.

Ainsi avec les nouvelles conditions mises en place, ce sont clairement les personnes qui sont le plus dans la précarité, à savoir les personnes en intérim et les personnes qui enchaînent les courts contrats en CDD qui risquent de perdre le plus. Et la précarité risque d’être de mise y compris en cas de reprise d’emploi. Lorsque la durée de travail est courte, pour pouvoir bénéficier à un moment des allocations, il faudra accepter d’autres contrats qui parfois sont très peu attractifs, "il faudra travailler coûte que coûte, on acceptera tout et n’importe quoi, juste pour pouvoir accéder à un droit, et une indemnisation qui parfois reste dérisoire à côté des besoins réels" indique Prescillia, serveuse qui enchaîne les contrats courts dans le milieu de la restauration. Ainsi pour pouvoir garder des droits les demandeurs auront tendance à accepter les "indésirables", et c’est d’ailleurs sous le conseil des agents de pôle emploi eux même qu’ils accepteront ces offres. Comme le précise Marc, conseiller pôle emploi, "malheureusement nous risquons d’être contraint de rediriger les demandeurs d’emploi vers les emplois les plus difficiles qui ne trouvent pas preneur. Certains, les demandeurs d’emplois les plus qualifiés, pourront justifier leur refus par leur compétence ou leur niveau, mais les autres n’auront d’autres choix que d’accepter, et cela est difficile pour nous car nous sommes conscients que certaines offres ne sont pas durables, et que les demandeurs d’emploi devront donner encore plus pour percevoir moins ou même rien du tout, si la période de travail n’est pas assez longue".

Et contrairement à ce que certains pourraient avancer, cette précarité ne touche pas seulement des personnes sans diplômes ou peu diplômées. Elle concerne aussi de nombreux jeunes diplômés, qui finalement se retrouvent contraints d’enchaîner des petits contrats pour dépanner, car ils n’ont pas suffisamment d’expérience pour décrocher des postes durables dans leur domaine, mais aussi des personnes expérimentées qui perdent leur emploi à un certain âge, et qui deviennent "trop vieilles, et plus assez compétentes". En bref, autant de personnes qui risquent de vivre moins bien, parfois sous le seuil de pauvreté, juste parce qu’elles ont perdu leur emploi ou qu’elles ne parviennent pas, malgré toute leur bonne volonté, à retrouver un emploi "convenable".

Mais le gouvernement semble avoir un doute sur la motivation des demandeurs d’emploi. La réforme montrant clairement qu’un durcissement est nécessaire pour pouvoir booster la recherche et encourager, ou plutôt forcer via la baisse des revenus et donc la dégradation du niveau de vie, le retour à l’emploi.

Des chômeurs responsables de leur situation ?

La ministre du Travail a mis en avant le nombre d'offres qui ne trouvent pas preneurs. Face à elle des syndicats et des demandeurs d'emploi qui n'acceptent pas de tels propos qualifié par certains comme une "accusation ouverte et diffamatoire" (c) Flickr
Souvenez-vous, nous étions en septembre 2018, non loin de l’Elysée, le président de la République Emmanuel Macron est interpellé par un chômeur, spécialisé en horticulture. Ce dernier lui explique toute la difficulté de retrouver un travail malgré de multiples lettres de motivation et CV envoyés. Et la seule réponse que le président apporte est la suivante : [À Paris] il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi. Et bien, c’est cette idée qui raisonne dans la tête du gouvernement lorsqu’il adopte la réforme du chômage.

Du travail, il y en aurait dans tous les secteurs, ce qu’il manque, c'est des personnes qui acceptent de travailler. Muriel Pénicaud, sur l’antenne de France Inter le 22 octobre dernier, a notamment précisé que "quand le marché est dynamique, il faut retourner à l’emploi…Oui, les règles sont plus dures, mais dans un contexte où il y a de l’emploi" et de compléter "qu'aujourd’hui un demandeur sur cinq gagne plus quand il est au chômage que lorsqu’il travaille et ça ce n’est pas logique…le travail doit payer plus, et c’est l’anomalie que l’on corrige". Pour résumer, il semblerait donc que ce soient les chômeurs qui soient responsables de leur situation. Mais attention, les chômeurs ne sont pas seuls à qui l’ont jette la pierre.

Les entreprises aussi sont dans le collimateur du gouvernement. L’Etat compte d’ailleurs les sanctionner dès lors qu’elles auront recours abusivement aux contrats courts, elles seront soumises à une hausse des cotisations chômage. Cependant, seuls sept secteurs sont concernés par ce nouveau système de malus. Mais là n’est pas la question, ce qui semble le plus déranger, c’est purement et simplement cette "accusation ouverte et diffamatoire envers les chômeurs" - les propos de la ministre étant qualifiés comme tel par Nadine, membre de la CFDT.

Des propos mal accueillis par les instances sociales, mais également par les demandeurs d’emploi. "Non tous les chômeurs ne sont pas des profiteurs qui veulent de l’argent en restant à la maison, la grande majorité subie les politiques de coupures budgétaires et perdent leurs emplois, les politiques des grandes entreprises qui suppriment des postes au gré du vent ou de ceux qui en crée juste pour boucher les trous… Bref certains, même s’ils bénéficient des aides, sont victimes du système lui-même alors entendre nos plus hauts représentants dire que tout le monde est dans le même sac, c’est grave !" s’insurge Carole, enseignante remplaçante, qui poursuit avec l’expression de son inquiétude autour "de la précarité vers laquelle le gouvernement a décidé de plonger ses concitoyens et surtout l’injustice qui risque d’émaner des suites des mesures adoptées".

Une réforme injuste donc, qui a de forte chance de provoquer la colère. Des manifestations ont d’ailleurs été organisées, et lorsque l’on parle de chômage, un endroit nous vient à l’esprit : pôle emploi. C’est là-bas que ce sont naturellement rendus les manifestants pour faire entendre leur voix et c’est aussi là-bas que vont se rendre ces chômeurs désemparés, en attente d’éclairage. Le gouvernement a anticipé ce "rush" et a ainsi prévu de nouvelles offres d’accompagnement et de services à destination des demandeurs d’emploi, des entreprises et des travailleurs précaires, un accompagnement des démissionnaires en vue de la détermination de leur projet professionnel, des formations sur mesure pour ceux qui ont reçu une proposition d’emploi stable et qui ont besoin d’une remise à niveau de leurs compétences, et 1000 conseillers en plus prévu dès 2020 pour une durée de 3 ans. Mais ce n’est pas assez. Pour beaucoup d’agents de Pôle emploi, il y a une certaine crainte, celles d’être en première ligne face à des personnes mécontentes. Mais aussi une appréhension d’aggravation de ce mécontentement en n’apportant aucune réponse. Beaucoup, à l’instar de Myriam, conseillère Pôle emploi, se sentent "désemparés face à une réforme qui ne fait qu’aggraver les choses… En tant qu’agent de Pôle emploi, il s’agira de défendre l’indéfendable".
 






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