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L'affaire Mila, un goût amer de déjà-vu


Par Christophe Penaguin Rédigé le 23/02/2020 (dernière modification le 18/02/2020)

La récente "affaire" Mila l'a démontré une fois de plus : il semble être devenu impossible, en France, de débattre sereinement de la place des religions dans la société. Il faudra bien pourtant que ce débat ait lieu si on veut mettre fin à la spirale de la haine et de la violence.


Les réseaux sociaux doivent-ils régenter le débat public? (c)  Gerd Altmann de Pixabay
Les réseaux sociaux doivent-ils régenter le débat public? (c) Gerd Altmann de Pixabay
Le 18 janvier, une adolescente de 16 ans, Mila, critique de façon virulente l’islam dans une vidéo enregistrée sur le réseau social Instagram. Immédiatement, sa messagerie est inondée d’injures, de menaces et d’appels au meurtre. Illustrant ce qui est, malheureusement, devenu une routine depuis les attentats contre Charlie-Hebdo en 2015, deux hashtags concurrents - #JeSuisMila et #JeNeSuisPasMila – apparaissent et invitent chacun à prendre parti. De manière tout aussi prévisible, des personnalités publiques prennent le relais en exprimant leur opinion, plus ou moins informée, sur ce qui s’est transformé en une nouvelle "affaire" touchant la religion, la laïcité et la liberté d’expression. Dans le flot d’invectives et de sentences péremptoires qui accompagnent toujours ce genre de polémiques, que peut-on retenir ?

D’abord que les réseaux sociaux ont acquis, de fait, une importance sans doute illégitime et disproportionnée dans le débat public. Est-il normal que des députés, des chefs de partis politiques, des ministres estiment nécessaires de se prononcer sur des tweets ou des messages Instagram ? La représentativité des réseaux sociaux est on ne peut plus douteuse. Une très grande partie de la population, et des catégories sociales et générationnelles entières, n’utilisent jamais Twitter, Facebook ou Instagram. La logorrhée permanente régnant sur les réseaux sociaux est désormais relayée par une glose systématique qui fait de n’importe quel "clash" microscopique un événement national.

Postures politiciennes et fausses évidences

Ensuite que la confusion a totalement envahi les esprits sur les sujets de la laïcité et de la liberté d’expression. La ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a déclaré : "L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave", une phrase dans laquelle le mot le plus inquiétant est sans doute "évidemment". En effet, la liberté de conscience implique le droit pour tout individu de choisir les principes et valeurs (religieux ou pas) auxquels il adhère et de manifester cette adhésion. L’insulte à la religion n’est donc évidemment pas une atteinte à la liberté de conscience. Ou alors, puisque ce droit ne s’applique pas seulement aux croyances religieuses, toute critique acerbe du communisme, du capitalisme ou du véganisme devrait être considérée comme une atteinte à la liberté de conscience.

Par ailleurs, on constate que tous les débats touchant la religion sont pollués par des postures politiques qui ne font qu’obscurcir les enjeux. Le Rassemblement National et, à quelques exceptions près, Les Républicains ont vigoureusement soutenu Mila menacée et insultée au nom de l’islam. Mais les mêmes formations politiques, ou certains de leurs représentants, peuvent s’indigner bruyamment quand c’est la religion chrétienne qui est moquée ou insultée. De son côté, une partie de la gauche a tendance à excuser, voire soutenir, les tentatives de certains groupes de réintroduire le délit de blasphème, mais uniquement concernant l’islam. Ces postures consistant à changer de principes selon qu’ils s’appliquent aux uns ou aux autres ne font que répliquer, là encore, ce qui se passe sur les réseaux sociaux où chacun est sommé de rejoindre un camp contre un autre, quel que soit le sujet.

Un débat plus que jamais nécessaire

Pourtant, il y a bel et bien un vrai débat à mener sur la laïcité et sur la liberté d’expression. Il existe des approches philosophiques différentes de la notion de laïcité et aucune ne peut être considérée comme la seule juste. La laïcité interdit-elle le port du voile dit islamique à l’université, dans la rue, dans une entreprise ? On ne peut pas honnêtement prétendre qu’il n’y aurait qu’une réponse évidente à cette question car tout dépend, notamment, de la conception qu’on se fait de la laïcité. Ne s’applique-t-elle qu’à l’Etat ? Aux individus ? A la société dans son ensemble ?

Il en va de même pour la liberté d’expression. Doit-elle être limitée uniquement par l’injure et la diffamation personnelle ? Doit-on introduire l’idée d’insulte ou de diffamation de groupe (les musulmans, par exemple) ? Peut-on sérieusement faire d’un sentiment subjectif (être choqué par les propos de quelqu’un) un motif de plainte juridique ? Autant de questions complexes qui ne seront pas résolues par des hashtags et des formules rhétoriques.
Mila doit être protégée contre toute menace, bien entendu. Mais si nous continuons à repousser la nécessaire clarification philosophique et politique sur ce que nous entendons exactement par laïcité et liberté d’expression, il y aura d’autres Mila et d’autres hashtags et d’autres polémiques stériles. Indéfiniment.

audio_laicite.mp3 L'affaire Mila, un goût amer de déjà-vu  (271.83 Ko)









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