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Rigoletto de Verdi en clôture de saison à l'Opéra de Marseille


Par Rédigé le 03/06/2019 (dernière modification le 04/06/2019)

Un spectacle importé des Chorégies d'Orange qui passe bien la rampe.


Prises de rôles réussies pour Nicola Alaimo et Enea Scala

Enea Scala et Laurence Janot (c) Christian Dresse
Enea Scala et Laurence Janot (c) Christian Dresse
rigoletto_marseille_juin_2019.mp3 Rigoletto Marseille Juin 2019.mp3  (99.62 Ko)

Alliant le fantomatique au paillard le Rigoletto présenté ces jours à l’Opéra de Marseille évite le grave écueil de l’illustration au premier degré.
Dans l'imposant décor et les costumes voulus par le trio Roubaud/Favre/Duflot, la transposition du drame d’Hugo/Verdi dans une sorte de maffia sicilienne très Années Folles, si elle n’apporte rien de bien original, tape dans le mille, séduit, amuse et reste un régal pour l'oeil. Du réchauffé peut-être, mais de cette qualité là, on en redemande.
Car s’il est un ouvrage qui permet toutes les facilités, c’est hélas Rigoletto. Ce monde des faibles et des puissants, des trompeurs et des trompés, des séducteurs et des séduits demande une vraie approche, une réelle vision. Cette illustration, à l’indéniable "modern-touch", aux éclairages étudiés, aux projections poétiques, sa marote renversée, lieu de toutes les turpitudes, son atmosphère morbide très "Rue sans Joie" de Pabst et, cerise sur le gâteau, un bossu qui n’en est pas un, force le respect, passe la rampe.

Une conception qui permet au jeune Nicola Alaimo (neveu de qui vous savez) de se tailler un phénoménal succès dans le rôle titre. Le baryton italien concentre dans son personnage toute l’intensité dramatique de l’œuvre. Démarche simple, mimique, gestuelle, se fondent pour tisser un impalpable lien du physique au spirituel. A son actif également aucune charge dans le grotesque ni dans les larmes. Chaque scène privilégie un nouvel aspect de la métamorphose conduisant des sarcasmes du bouffon – ici ministre des menus plaisirs -, aux plaintes du père meurtri et bafoué. 
Impressionnante au niveau dramatique, cette mutation est encore mieux perçue sur le plan vocal avec un beau travail sur la dynamique, la coloration, le sens du délié, la nuance psychologique. Le respect du texte verdien y est absolu, presque maniaque ! Aucun chanteur moderne ne l'a poussé aussi loin.

Sa fille Jessica Nuccio n'y va pas par quatre chemins, décape totalement le rôle de Gilda. Voix un tantinet légère, généreuse mais à dose homéopathique, contrôle absolu du souffle, tonus vocal sympathique (joli contre-mi un rien court mais jamais acide). On y voit tellement de sopranos immatures ou de "Castafiore" pyrotechniciennes que cette Gilda, touchante aussi dans sa simple fragilité, emporte l’adhésion la plus complète.

Enea Scala, le cœur en bandoulière, campe un Duc de Mantoue cynique et jouisseur jusqu’à la frimousse, dragueur impénitant bon chic bon genre, débraillé, mêlant par petites touches une ambiguïté toute d’ironie. Pour une prise de rôle, l'art de la demi-teinte est exemplaire, le métal étincellant, l'aigu de lumière. L'acteur force lui aussi l'attirance dans son fantastique appétit de vivre. Trop beau, trop poli pour être malhonnête, on est prêt à absoudre tous ses péchés de chair tant l'amant est sincère et charmeur.

Parmi les personnages secondaires, l'on s'arrêtera sur le sonore et noble Monterone de Julien Véronèse, le Sparafucile d'Alexey Tikhomirov, certes plus teinté de vodka que de Chianti, mais imposant, presque hénaurme, dans son rôle de tueur cupide, revenu de tout.
Annunziata Vestri prête somptueusement des accents lascifs à une troublante Maddalena, à l’érotisme un tantinet vulgaire mais qui s’accorde à merveille à ce monde maléfique de tromperie, duperie, volerie, tuerie.
Suffocant de présence, mention spéciale pour le Comte Ceprano de Jean-Marie Delpas (que ferait l'Opéra de Marseille sans ses bons et loyaux services ?) et la lumineuse apparition de Laurence Janot, belle à damner tous les saints de la Botte, qui joue en fine mouche aguicheuse à souhait, son épouse raillée, séduite puis abandonnée. Même Nathan,le bichon du couple, joue juste... c'est tout dire...

De l'excès hugolien, Verdi en a concentré toute la force, faisant de la chimère grotesque une réelle tragédie. Roberto Rizzi-Brignoli l'a bien compris. Avec çà et là un élan romantique réjouissant, il fouette orchestre et chœur masculin sans jamais les lacérer, joue en sculpteur des ombres et des lumières, bouscule parfois les tempis, comme pour imposer une voie nouvelle. Tout cela avec un équilibre électrisant, un brio, une ferveur, un souffle dignes d'un Toscanini des grands jours.









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