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Les enjeux du Grand Nord


Par Elise Venet Rédigé le 05/02/2020 (dernière modification le 31/01/2020)

La navigatrice Isabelle Autissier et l'académicien Erik Orsenna présentaient le 23 janvier 2020 le bilan de leur expédition à la voile en Arctique de 2013, aux avant-postes du changement climatique. Compte-rendu de la discussion qu'ils ont tenue devant l'amphithéâtre Foch de l’École de Guerre à Paris.


Des persistances de la Guerre Froide

Coucher de soleil sur le Groenland, territoire qui appartient au Danemark et tente peu à peu de prendre son indépendance/ © William Bossen sur Unsplash
Coucher de soleil sur le Groenland, territoire qui appartient au Danemark et tente peu à peu de prendre son indépendance/ © William Bossen sur Unsplash
Erik Orsenna : " Nous sommes repartis avec le voilier d’Isabelle Autissier qui fait moins de 15m de long, après notre première expédition au Pôle Sud plusieurs années auparavant. Figurez-vous que l'Arctique est un endroit étonnant, où nous sommes tombés nez à nez avec des éléments qui nous ont replongés en pleine Guerre Froide.

En termes géographiques, tout d'abord, il faut se rappeler que l'Alaska a appartenu jusqu'en 1867 à la Russie. Elle a cédé ses territoires aux États-Unis contre plusieurs millions de dollars, après y avoir tué toutes les loutres de mer (animaux dont la fourrure est la plus dense, et la plus hydrophobe de tous). Cinq ans plus tard, on trouvait de l'or en Alaska ! Le lieu où nous nous trouvions en Alaska s'appelle Nome, à l'extrême ouest ... parce qu'il n'a pas eu de nom pendant très longtemps. A cet endroit là, un des derniers territoires avant d'atteindre la Russie s'appelle les îles Diomède.

C’est également la seconde ligne de front de la Guerre Froide, peut-être même plus militairement parlant qu’à Berlin ! Nous avons aperçu des installations relatives à la ligne DEW (Distance Early Warning), qui visait à alerter les Américains en cas d’une attaque de missiles soviétiques. Il s’agit d’un "réseau de stations radar situé dans la partie arctique du Grand Nord canadien, mais également sur la côte nord de l'Alaska, les îles Aléoutiennes, les îles Féroé, le Groenland et l'Islande. Son objectif était de détecter toute tentative d'intrusion soviétique pendant la guerre froide (...) Seulement quelques sites persistent dans son successeur le Système d'alerte du Nord." (Wikipédia)

Enfin, dans la partie russe du Grand Nord, un autre point mérite d'être souligné avec le rôle de la ville de Mourmansk, entre nous, l’une des villes les plus sinistres que j’ai jamais visitée. Il se trouve que Mourmansk, ainsi que Doudinka, sont les deux seules villes portuaires à ne pas être systématiquement prises par les glaces. Les autres ports sont les 3/4 de l’année en eaux glacées. Or, ces deux ports ont permis le ravitaillement de l’Armée Rouge en 1941-42, pendant le siège de la ville de Stalingrad et, à d’autres reprises, pendant les années de Guerre Froide.

La région du Grand Nord constitue un concentré des problèmes géostratégiques et des enjeux environnementaux existants sur Terre."

Aux avant-postes du réchauffement climatique

Que restera-t-il de la faune et la flore quand les précieuses glaces polaires ne seront plus qu'un lointain souvenir en Arctique ? / © Sander Crombach sur Unsplash
Que restera-t-il de la faune et la flore quand les précieuses glaces polaires ne seront plus qu'un lointain souvenir en Arctique ? / © Sander Crombach sur Unsplash
Isabelle Autissier : "Tout d’abord, il faut savoir que le réchauffement climatique n’a rien à voir au Pôle Nord et au Pôle Sud. La mer de l’Océan Arctique est une petite mer, de 4000km de long sur moins de 2500km de large, quasi fermée sur elle-même, et bordée depuis des années par des territoires humainement habités.

Tandis que la température mondiale a augmenté d’un degré, celle de l’Arctique a grimpé de 2,5°C, ce qui provoque une fonte dramatique de la banquise : les glaciers ne rejoignent plus la mer. Le mécanisme par lequel la couverture blanche des glaces renvoyait une partie des rayons du soleil dans l'espace n’a plus lieu. Les taches sombres, qui sont en fait des trous noirs dans lesquels apparaît l’océan, accélèrent le réchauffement en absorbant la lumière.

Un double phénomène se produit par ailleurs dans le Grand Nord : d’un côté, le Gulf Stream joue le rôle de tuyau d’eau chaud auprès des côtes russes qui perdent leurs ; d’un autre, des glaces pluriannuelles se concentrent du côté canadien, et se solidifient par le sel. Le réchauffement de l’Arctique bouleverse ainsi l’existence des courants marins mondiaux, avec un impact également sur courants d’air de haute altitude, comme le Jet Stream. Ce dernier commence à faire des méandres, causant des épisodes de froid intense du côté canadien et américain (arrivée d’air polaire avec des températures de -20, -30, -40°C) et des hivers doux, avec de grands épisodes pluvieux, du côté européen.

Les autres impacts du réchauffement climatique en Arctique ont trait à la biodiversité. Les animaux sont dotés d’organismes programmés pour vivre et se nourrir à un certain degré, ou gradient, de température. Les eaux se réchauffant, certaines espèces de poissons migrent de plus en plus vers le Nord. Le hareng de mer d’Irlande se déplace jusqu’à la Norvège, de même que la morue, pour atteindre des eaux à la bonne température.

Un élément s’annonce encore plus inquiétant : la libération progressive du méthane séquestré dans les fonds marins. Ce gaz possède en effet un pouvoir de réchauffement 23 fois supérieur à celui du CO2, et la quantité stockée par les glaces et dans les fonds marins représente le double de charbon et de pétrole que l’être humain a déjà exploité. Il commence à devenir gazeux et à gagner l’atmosphère en quantités non négligeables. "
 

Le fantasme de la route du nord

Isabelle Autissier : "Des générations de navigateurs et d’incroyables expéditions d'explorateurs ont cherché à passer par la Route du Nord. Récemment les grandes puissances manœuvrent pour s'implanter dans la région, riches en hydrocarbures et en gaz, à commencer par la Russie en situation de force pour faire passer les navires de commerce par l'Océan Arctique, et la Chine qui cherche a étendre ses nouvelles routes de la soie. Si on prend l'exemple de la liaison maritime Shangaï-Rotterdam, passer par la route du nord pourrait faire gagner entre 8 et 12 jours aux bateaux. Croyez-moi, pour le commerce international, la fonte des glaces est une aubaine incroyable. "

Erik Orsenna : "Vous n’êtes pas sans savoir que sans transport maritime, il n’y aurait pas de mondialisation, ni d’échanges commerciaux à grande échelle. Or, la Route du Nord est avant tout une route de l’énergie, avant d’être une route des biens. La zone est extrêmement piégeuse à la navigation avec des îles, des fonds peu profonds, des glaces encore épaisses aujourd'hui. Les grands porte-containers que les Panamax, ne passent pas par exemple. Pour autant les navires coréens, indonésiens et japonais pourraient emprunter cet itinéraire, reliant ainsi l’usine du monde, que représente la Chine, jusqu’à l’Occident. La Russie exporte également énormément de gaz vers la Chine par le biais de bateaux particuliers.

Par conséquent, la Russie se positionne doucement mais sûrement en escorteur des bateaux de commerce dans la région, faisant grimper le prix de la tonne par porte-container. Vladimir Poutine a, d'ailleurs, récemment révélé son projet de flottes entières : 13 brise-glaces, dont 9 nucléaires, et 30 méthaniers qui peuvent résister à des glaces épaisses de plus d’1m. La bataille consiste aussi à voir quels sont les ports que l’on va investir et développer pour qu'ils deviennent des relais sur la route du nord."
 

enjeux_du_grand_nord.mp3 Enjeux du Grand Nord.mp3  (272 Ko)









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