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Serge et sa fureur de vivre ou le périple d’un migrant


Par Rédigé le 29/12/2018 (dernière modification le 29/12/2018)

J’ai rencontré Serge peu de temps après m’être installé à Saint-Ouen, proche de Paris. C’est un de ces personnages charismatiques et respectés que le quartier semble connaître et apprécier.


Un périple dangereux comme le rappelle douloureusement l’actualité

Illustration. Photo (c) Anja Osenberg
Illustration. Photo (c) Anja Osenberg
serge_et_sa_fureur_de_vivre___le_periple_d__un_migrant.mp3 Périple migrant.mp3  (5.16 Mo)

Il est de taille moyenne, bien charpenté et toujours habillé de manière élégante avec une casquette où figure la vierge Marie haute en couleur. Mais ce qui le caractérise surtout c’est son sourire, un sourire sincère et agréable lorsqu’il t’es destiné. Pourtant derrière ce sourire se cache une histoire tragique. En effet, le sourire reste le meilleur des maquillages. J’ai été touché par cet homme, la puissance de son message, son énergie vitale et… sa foi.

Serge est un survivant. Il fait partie de ces milliers de personnes qui ont risqué leur vie pour atteindre l’Europe. La majorité des personnes entrées illégalement en Europe proviennent de pays en guerre ou de régimes totalitaires. Serge fuit le Congo Kinshasa à pied jusqu’au Maroc en passant par l’Algérie afin de rejoindre l’Espagne dans l’espoir d’atteindre la France. Son exode dure plus de neuf mois dans l’incertitude, la peur et la douleur. L’histoire de Serge peut être celle de milliers de personnes dont les séquelles resteront indélébiles. C’est sans haine ni critique qu'il raconte son histoire. Celle d’un homme dont le courage est stimulé par l’envie de vivre.


L’enfance d’un innocent face à la barbarie humaine

Serge grandit dans un village non loin de Kinshasa, autour de sa famille et ayant la chance de poursuivre une scolarité normale jusqu’au bac. Il raconte son enfance avec émotion car malheureusement à ses 18 ans la situation politique de son pays prit une autre tournure. Il est né sous la présidence de Mobutu qui parvient au pouvoir après un coup d’État contre l’ancien président Joseph Kasavubu. Mais en 1997, un an avant le départ de Serge, l’avancée du parti de M’zée Laurent Désiré Kabila, l’AFDL et la force armée rebelle oblige le président Mobutu à fuir Kinshasa. Serge connaît bien cette armée rebelle qui fait vivre la population congolaise dans la peur et la crainte de se faire violer ou tuer. "Il m’est déjà arrivé d’avoir des pensées honteuses comme le fait de me sentir en sécurité si je me faisais interpeller par les rebelles en présence de femmes. Leur intention était porté sur elles, pas sur moi, je les intéresserais moins." La violence et la sauvagerie de ces barbares mettent en garde toute personne qui ose s’opposer à Kabila qui devient le nouveau chef d’État. "Mon pays était devenu très dangereux. Lorsque le président Kabila a été assassiné, c’est son fils adoptif d’origine rwandaise qui a pris le pouvoir. On dit même que ce serait lui qui aurait organisé l’assassinat de son père adoptif. Moi, j’y crois et d’ailleurs cela arrange bien le Rwanda, depuis qu’il contrôle les richesses de mon pays", affirme Serge.

Serge n’a pas pu poursuivre ses études car les Universités ont été fermées. Un soir, alors qu’il se promenait avec un ami, ils se font agresser par un soldat de l’armée rebelle. "On était deux il était tout seul, il n’y avait personne dans la rue. Nous nous sommes alors défendus en le tabassant de toutes nos forces jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Et là, on a pris la fuite." En fuyant, Serge et son ami ne pensaient pas que cette bagarre s’ébruiterait.

Malheureusement, deux jours après, ils étaient contraints de prendre la fuite de toute urgence. Sans prévenir ses parents, ni sa copine de l’époque qui attendait leur futur enfant. Les questions se bousculent en lui: "Comment va se passer le voyage?" "Comment vont réagir les miens en réalisant que je suis parti?" "Est-ce-qu’ils ont déjà compris?" "Non, personne ne sait rien. Personne, à part Dieu."

"Je n’étais jamais seul… toujours avec Dieu!"

Il est resté trois mois sans donner aucune nouvelle à ses proches. C’est uniquement lorsqu’il arriva au Cameroun qu’il contacte sa famille. "Je n’avais rien pour les joindre. Ma mère pensait que j’étais chez ma tante à quelques kilomètres de la maison. Quand je l’ai eu au téléphone, elle était sous le choc mais c’était ça ou ma mise à mort. Je n’avais pas le choix. Ce voyage, je l'ai fais pour eux aussi".

"J’ai passé quatre jours en enfer"

Avec un groupe d’une trentaine d’autres personnes venant de partout en Afrique, il traversa le désert en ayant très peu d’eau et de nourriture. Durant quatre jours, ils durent survivre à un soleil brûlant duquel il était difficile de se protéger. La nuit, c’était surtout les tempêtes qu’ils craignaient. "Est-ce-qu’on sera tous là demain matin?", voilà la crainte qui les animait, la mort faisait partie de leur quotidien. Lors de cette traversée, Serge a perdu son camarade. "Dans ce genre de situation tu ne peux que rester fort et continuer à avancer. S’arrêter serait perdre le groupe et y laisser sa vie."

"Dans le désert rien ne survit bien longtemps"

"En Algérie, je n’avais qu’une seule chose en tête: faire de l’argent pour rejoindre le Maroc." Arrivée en Algérie, il doit travailler pour gagner de quoi poursuivre son périple. Il est plongeur, fait du nettoyage, et peut reprendre la route du Maroc. Hélas, à la frontière, la police marocaine le repère. Il est battu à coup de matraque et se fait racketter par les douaniers et les policiers. Serge est à bout: "Je suis à plat ventre, on me roue de coup, je vais mourir ce soir ou demain peut-être." Pourtant Serge ne veut pas mourir, il veut "voir la France". Cette force, il la puise dans sa foi, en priant et remerciant Dieu chaque jour.

L’étape ultime avant l’Europe, c’est Melilla

Melilla est une enclave espagnole sur le sol marocain. Entassés sur le mont Gourougou qui surplombe Melilla, des milliers de migrants africains se cachent, attendant le signal des passeurs. Ces passeurs sont comparables à des bourreaux: ils crient sur les gens, les volent et les frappent. C’était une sorte de torture psychologique et physique. Ils doivent franchir une triple rangée de hauts grillages et de barbelés et pour cela, ils s’élancent tous ensemble par centaines pour déborder les policiers.

"En tout, j’ai essayé cinq fois de passer la frontière"

Malencontreusement, les deux premières fois ont été un échec. La présence des gardes rendait impossible tout passage de "l’autre côté". La troisième fois, après avoir franchi le premier grillage derrière les pieds d’un homme en fuite, à côté d’un autre qui joue sa vie et au-dessus des gardes-frontières qui essaient de leur taper dessus. Il échoue au deuxième rang. Il tombe et reste hébété. Devant lui, deux migrants sont écrasés par une voiture de police, des dizaines tombent, comme lui, sous les coups de matraques des gardes-frontières pendant que d’autres sont déchiquetés par les barbelés. Blessé, il décide de reprendre des forces avant la prochaine tentative, qu’il espère être la bonne.

Arrivé au camp, Serge est à bout de force. Son groupe refuse de retenter la traversée en sa compagnie de peur qu’il ralentisse l’équipe. Serge est désarmé face à leur réaction, mais qu’aurait-il pu faire? "J’espère qu’ils ont réussi. Il y a une solidarité dans la douleur mais dans certains moments c’est chacun pour soi." Il retentera sa chance quelques jours plus tard, seul. Pour sa quatrième fois, Serge réussi à franchir la première et la deuxième rangée. Au niveau de la troisième et dernière rangée, Serge rassemble ses dernières forces, il s’accroche, escalade le dernier obstacle et atterrit "du bon côté". Il est en sol européen, enfin. Mais le bonheur ne dure pas, il est aussitôt arrêté par les gardes espagnols qui le jettent comme un malpropre du côté marocain, en prenant le soin de remettre une enveloppe… avec de l’argent au garde marocain afin qu’il accepte de le récupérer.

"J’avais l’impression qu’on était du bétail"

A ce moment la, Serge ne semble plus y croire, totalement déshumanisé, il se remet à Dieu mais cette fois pour le supplier d’en finir: "Je ne voulais plus vivre. Ce n’était pas une vie mais une survie mortelle." A ce moment précis, Serge croise son vieil ami, celui qui avait fui le pays avec lui et dont il avait perdu la trace en Algérie. Ils se remettent aussitôt à prier: "Notre Père qui est aux cieux, que ton nom soit sanctifié. Fais un miracle. Fais qu’on sorte de cet enfer!" Et le miracle prit forme. En arrivant au niveau des grillages, les deux premières rangées étaient tombées, oui, tombées.

Son ami étant plus rapide que lui, il franchit sans aucune hésitation la troisième rangée. Serge le supplia de ne pas l’attendre. Une vie sauvée vaut mieux que deux hommes morts. Il se retrouve à nouveau seul. Une fois au pied de l’obstacle, il vérifie qu’il peut accrocher ses cinq doigts dans les trous du grillage. Il tend ses mains vers le ciel et s’agrippe. Il grimpe. Il ne regarde pas vers l’Europe, il regarde vers le haut. Il ne voit pas la lune. Il ne voit pas les lumières. Il voit uniquement le fil de fer qu’il attrape. Il grignote centimètre par centimètre avant de se laisser retomber du "bon côté".

Enfin en Europe!

Serge arrive en Espagne mais c’est la désillusion. Pas moyen de trouver le moindre travail. Il met le cap sur la France, arrive à Saint-Denis. Même désillusion mais il ne perd pas espoir. Il arrive à trouver du travail illégalement mais vit dans la crainte des contrôles de police. "Heureusement que je vivais dans un quartier populaire, ici les gens vivent ensemble… c’est une grande famille". Durant plusieurs années, il a enchaîné les "petits boulots" d’intérim et vit dans un squat avec d’autres Congolais qui se trouvent dans la même situation. Lorsqu’il obtient ses papiers en 2013, soit 11 ans après son arrivée en France, il fait aussitôt rapatrier son père qui a de sérieux problèmes de santé afin qu’il puisse profiter des soins médicaux en France. Par malheur, son père décède peu de temps après, suite à sa maladie. "Après la mort de mon père j’étais devenu le papa de la famille."

Lorsque je demande à Serge s’il aime la France, il me répond: "La France c’est la sécurité. Je suis fier d’être là aujourd’hui." Puis il rajoute: "J’espère pouvoir retourner chez moi. Le Congo c’est mon pays, un jour je le récupérerai." C’est avec émotion que Serge finit sa phrase, on peut lire dans ses yeux de la tristesse et une sincère volonté à changer les choses. C’est la première fois où on pouvait apercevoir ce qu’il se cachait derrière ce sourire.
"Les gens veulent vivre", conclut-il.










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